Publié le 29 septembre 2018
Il compte parmi ces dramaturges inscrits au Panthéon des reprises théâtrales… Molière ? Musset ? Non, Marivaux ! « Le Jeu de l’Amour et du Hasard » s’invite au théâtre de l’Aquarium, à la Cartoucherie (Vincennes), pour une adaptation classiquement truculente.

Du goût inaltérable pour les Classiques

Récemment, nous participions à un brainstorming où il était question de culture. Or, comme en politique, le sujet divise. Et, comme on pouvait s’y attendre, un débat fit rage. Un jeune trentenaire déclara haut et fort que la culture, c’était le divertissement ; séries, romans graphiques, comics, films, jeux vidéos… Une jeune cinquantenaire, qui faillit tourner de l’œil, le contra avec véhémence en affirmant que oh, la culture, c’était avant tout les Classiques.

Opinion que Benoît Lambert doit sans doute partager lui aussi. Sinon, pourquoi aurait-il eu l’idée de monter une adaptation du « Jeu de l’amour et du hasard » ? Il le justifie d’ailleurs, doctement ; « Marivaux est un auteur patrimonial, canonique. Sylvia, Lisette, Arlequin et Dorante sont des personnages que l’on étudie à l’école, ils sont inscrits dans le patrimoine culturel du pays. » Son aventure « patrimoniale » donc, démarra en 2017, dans le cadre d’un dispositif d’insertion professionnelle à destination des jeunes comédien.ne.s mis en place par le Centre Dramatique de Dijon, dont il est le directeur. Un an plus tard, l’adaptation atterrit à la Cartoucherie (Vincennes) sur les vastes planches du théâtre de l’Aquarium. Où nous voici.

Obsolescence pas programmée

À notre arrivée dans le non-moins classique théâtre de l’Aquarium, nous fûmes saisis par la chatoyance du décor scénique ; un parc peuplé d’arbres, de plantes, de biches et de canard côté jardin ; et un bureau de curiosités peuplé de crâne, de bocaux et d’alcool côté cour. Rien que ça. Sans compter les panneaux de Led accrochés au-dessus de ce dispositif que Benoît Lambert décrit comme un « espace d’agrément en même temps qu’un laboratoire. » Il faut bien avouer que « Le Jeu de l’Amour et du Hasard » est une pièce hyper (multi ?) expérientielle.

Vous souvenez-vous, vous qui avez lu Marivaux il y a fort longtemps, de ces quatre jeunes gens qui, se croyant plus malins les uns que les autres, se travestissent pour mieux jauger l’autre, à l’aune d’un mariage « forcé » ? Seulement, comme les deux duos (Sylvia et Lisette d’un côté, et Dorante et Bourguignon de l’autre) ont eu la même idée, le jeu tourne vite court. Double, la duperie s’annule. Pour révéler quoi ? Que la nature fait bien les choses. Enfin, bien… Bien pour l’époque où il était de bon goût de se marier avec des gens de même condition, au risque d’un prompt déshéritage.

Malgré l’obsolescence de telles bagatelles hétéronormatives vieille de plus de 3 siècles (la pièce fut écrite en 1730), la pièce offre une fraîcheur plaisante. La qualité de jeu des comédien.ne.s sur scène y est pour beaucoup ; les membres de ce quatuor travesti, tous issus de l’ensemble 24 de l’ERACM (École Régionale d’Acteurs de Cannes et Marseille), excellent à créer un rythme haletant, dès la célèbre scène d’ouverture entre Sylvia (la désespérée) et Lisette (l’insolente). Ils courent, se jettent par terre, murmurent puis s’énervent, se content fleurette puis fuient… De vrai.e.s ados en fleur qui exploitent intelligemment l’espace, leur corps et leur gestuel pour mimer les affres du premier amour. Félicitons également l’élégance classique des costumes et la poudre blanche Louis XIV du maquillage qui assurèrent un voyage dans le temps.

Sadique, le Marivaux ?

Aux manettes de ce jeu de l’amour et du hasard, deux hommes malicieux, pour ne pas dire sadiques. Eh oui, la pièce de Marivaux n’est pas que superficialité. C’est aussi, en filigrane, une diatribe ironique contre la bourgeoisie. Nos deux manipulateurs ne sont autre que le père de Sylvia, M. Orgon, et Mario, son fils (donc le frère de Sylvia), respectivement interprétés par Robert Angebaud (quel nom !) et Étienne Grebot. Surgissant à point nommé sur scène pour tirer les ficelles de l’histoire, ils se fendent ouvertement la poire devant ces jeunes éperdus – ce qui a le mérite de rendre certaines scènes jouissives pour nous qui sommes omniscients.

Si le père est au courant des machinations et n’en pipe mot à personne, le frère le découvre sur le tard. Enfin, qu’importe, ce sont quand même eux qui mènent en bourrique (à pièce old school, expression old school) ces jeunes, en les poussant dans leurs retranchements. Si le jeu en vaut la chandelle (tout finira bien pour les mariages de classe), il finit par devenir dangereux, notamment lorsque Dorante, ayant révélé sa vraie identité, menace de quitter « Lisette » (Sylvia, donc) face à cet amour qui le ronge (tu comprends, une servante avec un bourgeois, c’est in-sup-por-ta-ble) et à cet autre rival. Qui ça ? Ben, Mario. Quoi, le frère de Sylvia ? Oui ! Mario, se faisant passer pour un courtisan amoureux de « Lisette » (Sylvia, en fait – vous suivez ?) va jusqu’à pointer son arme sur un Dorante décidément malmené. Le tragique n’est jamais loin dans cette pièce où tout le monde pourrait mourir de la perfidie de l’amour et du hasard malencontreux du jeu.

Mot de la fin

Marivaux est un parangon de la culture classique. Et, en cela, se fait vieux. Benoît Lambert le sait et en joue habilement pour montrer que comprendre les temps anciens, c’est mieux vivre dans son propre temps.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 26/09/2018 au 21/10/2018 à Du mardi au samedi 20h - le dimanche à 16h Théâtre de l"Aquarium La Cartoucherie Route du champ de manœuvre 75012 Paris Téléphone : 01.43.74.99.61. Site du théâtre  

Le Jeu de l'Amour et du Hasard

de Marivaux

Théâtre
Mise en scène : Benoît Lambert
 
Avec : Robert ANGEBAUD, Rosalie COMBY, Étienne GREBOT, Edith MAILAENDER, Malo MARTIN, Antoine VINCENOT

Assistant à la mise en scène : Raphaëlle Patout

Scénograpihe et lumière : Antoine Franchet

Son : Jean-Marc Bezou

Costume : Violaine L. Chartier

Coiffures & maquillage : Marion Bidaud

Régie générale & lumières : Julien Poupon

Durée : 1h40 Photo : © V. Arbelet