Michel VOITURIER Lille
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Publié le 20 juin 2021
Seul avec un fauteuil, une bouteille pleine, un sac de couchage, un écran vertical. Seul avec son corps et une parole qui en sort. Qui cherche obstinément à (se) dire.

Un être seul. C’est un homme mais ce pourrait aussi bien être une femme. Il est chez lui ou chez nous ou dans un lieu quelconque autant privé que sans doute public. Il se parle à lui-même. Ou à son double. Ou à un public (c’est dans un théâtre, non ?), voire à un écoutant spécialisé psy et peut-être à un ami connu de longue date ou imaginaire depuis toujours. Il parle. Il parle de lui-même. Donc de la vie. Du monde. De l’existence et du temps s’écoulant.

On connaît les ressassements soliloqués chez Beckett où la langue se cherche et démontre sa difficulté à communiquer. On connaît les textes de Michaux qui tentent de mettre au jour le fonctionnement du cerveau sous l’emprise de la mescaline. On se souvient, chez Faulkner, dans Le bruit et la fureur, d’une tirade d’un personnage mentalement limité et où finit par s’abolir toute ponctuation.

Le texte de Goetz se présente comme un langage en recherche, qui s’engendre lui-même. Des bribes de paroles, phrases incomplètes ou embryonnaires. Des phrases structurées aussi. Un discours en train d’avancer, de se construire selon ce que la bouche laisse sortir. Avec jubilation ou doute. Centré sur l’être en train de parler et néanmoins sur le monde.

En rien un discours narratif avec sa chronologie limpide. Ce sont des fragments qui expriment, s’interrogent. Une parole immédiate bien que, parfois, surgie de la mémoire. Un constat que l’existence se parcourt dans la rupture. Une errance en déploiement vers une clarté.

Par intermittence, dialogue entre un je présent et un il imaginaire. Aux allures de joutes. Victoires provisoires de l’un ou de l’autre, de l’autre sur l’un. Un sentiment que tout est faux. Mais pour mieux exprimer, sincèrement, une réalité vécue.

Antoine Mathieu est les mots qu’il prononce. Comme s’ils venaient vraiment de sa pensée. Il a par intermittence une distance permettant de jeter une lumière ironique à propos de ce qui se passe, connivence d’acteur avec la salle. Juste avant de revenir au corps, à la présence physique qui profère, philosophe, raisonne, éructe, murmure, ressasse, tâtonne.

Justement, l’interprète se sert de sa carcasse afin de remplir l’espace et même de lui trouver une place sur un plateau de pénombre. Le fauteuil dont il se sert l’amène à des postures corporelles incongrues, donc à une gestuelle différente, à une respiration contrôlée autrement au point d’influencer le rythme de la harangue, la musique de la confidence.

En connivence avec la mise en scène pointilleuse pointilliste de Françon, le comédien maîtrise un texte comme s’il l’improvisait. Tout est alors nuances. Pas le moindre surjeu criard. Il nous a entraîné du côté de l’insondable. Et ne nous sentons pas frustrés. La transmission s’est accomplie. L’artiste, l’humain, le personnage peut se retirer dans son sac de couchage mission réussie.

Kolik
Lille - Petite salle Du 16/06/2021 au 19/06/2021 à 19h Théâtre du Nord 4, Place du Général de Gaulle Téléphone : 03 20 14 24 24. Site du théâtre  

Kolik

de Rainald Goetz

Seuk-en-scène Théâtre
Mise en scène : Alain Françon
 
Avec : Antoine Mathieu

Traduction : Christine Seghezzi ;
Scénographie : Jacques Gabel

Durée : 1h10 Photo : © Ina Seghezzi  

Production déléguée : En Votre Compagnie
Coproduction : Théâtre des nuages de neige