Le Soulier de Satin
Noël TINAZZI Paris
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Publié le 31 mai 2021
Création mondiale du «Soulier de satin » à l’Opéra Garnier adapté de la pièce de Paul Claudel. D’une modernité mesurée, la musique de Marc-André Dalbavie est servie par une pléiade de chanteurs de premier plan, dirigés avec sobriété par Stanislas Nordey pour une traversée lyrique au long cours.

Six heures ! C’est à un voyage au (très) long cours qu’invite l’Opéra de Paris avec l’adaptation musicale du Soulier de Satin, pièce monumentale et testamentaire de Paul Claudel (publiée en 1929), qui marque la réouverture de la maison après plus d’un an d’inactivité. Très ambitieuse et artistiquement exigeante, cette création mondiale sur la scène du Palais Garnier, commande de l’ancien patron de l’Opéra, Stéphane Lissner (remplacé depuis par Alexander Neef), a été confiée à deux pointures de la création contemporaine : Marc-André Dalbavie pour la musique et Stanislas Nordey pour la mise en scène. A charge pour la fine fleur du chant français d’incarner la pléthore de personnages et d’aventures qui s’enchaînent à un rythme échevelé et donner corps à cette œuvre-monde très enracinée dans la foi catholique de son auteur. Si elle peine à manœuvrer pour sortir de son port d’attache littéraire, la production gagne en intensité à mesure que le récit avance, tel un gros navire prenant le vent du large.

Entrecoupé de deux entractes, le spectacle offre un curieux mélange d’opulence baroque et d’austérité biblique, de lyrisme intime et de verve picaresque, de théâtre shakespearien et de drame romantique. Égrenée en quatre journées sur le modèle de la dramaturgie du Siècle d’or espagnole, la pièce, transposition d’un amour malheureux du poète et dramaturge pour une femme mariée, conte sur plus de vingt ans et à travers quatre continents, l’amour impossible entre Don Rodrigue et Doña Prouhèze à la fin du XVIe siècle, époque flamboyante des conquistadors. Pour les besoins de l’opéra, ce défi à la mise en scène avec ses incessants changements de décors et sa kyrielle de personnages et d’aventures a été dégraissé. Mais il en reste encore trop qui lestent le navire.

Très marqué par sa découverte du Soulier de satin au Festival d’Avignon, en 1987, dans la mise en scène légendaire d’Antoine Vitez, Marc-André Dalbavie, qui assure aussi la direction de l’Orchestre de l’Opéra de Paris, cherche à retrouver le flux musical auquel il a été sensible dans la pièce. Avec pour personnage emblématique, allégorique même, celui de Doña Musique qui appelle à l’unité des peuples par la musique. Moderne mais non troppo, le compositeur a conçu une partition mêlant le chant, le parlé, et le parlé-chanté, dans la lignée de Debussy. Il emploie également de manière mesurée la musique électronique, les techniques de morphing, de spatialisation des sons... Et, dans l’idée de rechercher la discordance dans l’unité, il a enrichi l’orchestre d’instruments extra‑européens évoquant diverses époques et continents (guitare baroque, cymbalum, bols chinois, gongs...). Le tout coule de manière soft, sans agressivité, ne déparant pas dans les ors et velours du Palais Garnier.

Théâtre bricolé

Pour sa part, Stanilas Nordey reprend à son compte le projet de « théâtre à l’état naissant » défendu par Claudel. Théâtre de foire, bricolé avec les moyens du bord où seuls comptent les acteurs et l’histoire racontée. Sur le grand plateau un peu vide de l’Opéra Garnier, la scénographie est construite autour de gigantesques toiles, détails de tableaux de maîtres de la Renaissance, actionnés à vue par les machinistes, secondés au besoin par les chanteurs. A cette économie de moyens répond une direction d’acteurs/chanteurs plutôt statique qui s’inspire de l’Extrême-Orient, théâtre nô, kabuki, opéra chinois, ou Wayang indonésien.

La distribution est à la hauteur de l’exigence requise. Véritable tour de force, le duo central de chanteurs maintient la tension dramatique tout au long de cette traversée amoureuse : dans le rôle de  Prouhèze la mezzo Eve-Maud Hubeaux déploie une palette vocale aussi vaste que nuancée et le baryton Luca Pisaroni montre en Rodrigue une belle prestance même si sa diction française pâtit d’un fort accent italien. Vannina Santoni vocalise à merveille en Doña Musique, le ténor Yann Beuron incarne un Don Pélage (mari de Prouhèze) très touchant, le baryton Jean-Sébastien Bou un Don Camille (le rival) plein de morgue. On regrette les trop rares apparitions de la soprano Béatrice Uria-Monzon qui joue plusieurs rôles secondaires avec le même engagement et de l’impressionnant contre-ténor Max Emanuel Cenčić qui incarne l’Ange gardien puis successivement deux saints. Rien de moins !

Paris Du 21/05/2021 au 13/06/2021 à 14h Opéra Garnier Place de l'Opéra Téléphone : 08 92 89 90 90. Site du théâtre

A partir du 13 juin à 14 h30, diffusion en différé sur chezsoi.operadeparis.fr
et sur medici.tv

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Le Soulier de Satin

de Marc-André Dalbavie d'après la pièce de Paul Claudel

Opéra
Mise en scène : Stanislas Nordey
 
Avec : Eve-Maud Hubeaux, Luca Pisaroni, Marc Labonnette, Yann Beuron, Nicolas Cavallier, Jean-Sébastien Bou, Béatrice Uria‑Monzon, Éric Huchet, Vannina Santoni, Max Emanuel Cenčić, Julien Dran, Camille Poul, Yann-Joël Collin, Cyril Bothorel, Yuming Hey, Mélody Pini. Et la voix enregistrée de Fanny Ardant

Direction musciale : Marc-André Dalbavie

Décors : Emmanuel Clolus
Costumes : Raoul Fernandez
Lumières : Philippe Berthomé
Vidéo : Stéphane Pougnand
Création sonore :
Daniele Guaschino
Chorégraphie : Loïc Touzé
Collaboration artistique à la mise en scène : Claire Ingrid Cottanceau
Dramaturgie : Raphaèle Fleury
Orchestre de l’Opéra national de Paris
Quatuor à cordes : Frédéric Laroque, Sylvie Sentenac, Jean-Charles Monciero, Cyrille, Lacrouts
Guitare : Jean-Marc Zvellenreuther

Durée : 6h Photo : © Elisa Haberer/Opéra national de Paris