Michel VOITURIER Lille
Contact
Publié le 19 mars 2021
La pièce s’inspire de la vie de Christine qui régna en Suède durant une vingtaine d’années au XVIIe siècle avant d’abandonner le pouvoir car il lui est impossible de diriger en homme tout en assumant être femme.

Riche est cette image de Christine comme une femme qui se revendique de la féminité mais qui a l’ambition de régner dans une fonction réservée aux mâles de la dynastie. Elle en devient l’incarnation anticipée d’un féminisme permettant à la femme d’être instruite y compris en philosophie, d’avoir la liberté de choix et ce jusqu’à afficher des relations homosexuelles, de refuser le rôle de mère pourvoyeuse d’héritiers à la lignée à laquelle elle appartient.

Logique, en nos temps de recherche d’égalité (ou mieux d’équité) entre hommes et femmes, que ce sujet ait intéressé l’auteure Sara Stridsberg. Le portrait qu’elle en dresse tente de montrer les facettes paradoxales de cette personne qui, élevée comme un garçon par son père veuf, a tenté de concilier les contraires qui l’habitaient jusqu’à sacrifier une partie de ses ambitions pour rester cohérente avec son idéologie.

Pour rendre la complexité de ce(tte) souverain(e), il fallait visualiser ses paradoxes et ses contradictions. Il fallait concrétiser ses tiraillements intérieurs, le poids des contraintes institutionnelles de la royauté et de la religion, la difficulté à demeurer libre en dépit des préjugés. Le metteur en scène Christophe Rauck et son scénographe Alain Lagarde ont opté pour un plateau divisé en deux parties.

La première est une sorte de cage de verre fermée, frontière transparente qui confine l’intérieur et réverbère en reflets ceux qui se trouvent dehors. On y accède ou on s’en extrait par deux portes closes. Le sol est encombré de résidus imposants de chute de neige, une manière de rappeler le climat glacial de la Suède, autant que de symboliser la difficulté de lutter contre la dureté du quotidien, autant que de se percuter à l’immobilisme. C’est donc le domaine localisé de l’enfermement, celui de la permanence sans référence précise au temps.

La seconde partie de l’espace est constituée par le reste du plateau scénique et se prolonge par la salle. Il est vaste. Tout y est plongé dans une semi-obscurité trouée d’éclairages intermittents. On y pénètre à foison ; on en sort à volonté. C’est le fief de la liberté. Là où on peut rencontrer d’autres protagonistes du présent ou du passé, débattre des idées, dialoguer avec les morts, échanger avec des philosophes, réfléchir de manière intemporelle à propos de toutes les reines qui se sont succédé en Suède depuis jadis jusqu’à maintenant. C‘est le domaine de la rébellion, de la vie à vivre au prix d’un retrait.



Une conception féministe de la société

L’action se déroule selon une alternance plus ou moins aléatoire soit dans la cage de verre avec de spectaculaires effets spéciaux, soit dans la cage scénique qu’est l’architecture du théâtre avec l’appoint de quelques accessoires et des éclairages spécifiques. Au fil des séquences, se dévoile une existence et un état d’esprit en avance sur son époque mais proche de la nôtre.

Nous découvrons une éducation à la garçonne, guerrière et culturelle. Nous assistons au harcèlement institutionnel pour le respect des normes et les récalcitrances. Nous sommes témoins de la lutte entre progressisme et immobilisme, en faveur de la réflexion plutôt que de la croyance. Nous accompagnons les tiraillements intérieurs de l’individu(e) qui doute de son appartenance à un sexe précis. Nous sommes conviés à une brillante démonstration de liberté de penser, à l’exemple d’un parcours de vie d’une cohérence affirmée jusqu’à ses ultimes conséquences.

Les circonstances de la préparation de ce spectacle en ces temps de confinement expliquent qu’il doit encore s’enrichir de la pratique théâtrale qui va le roder, le mûrir en intériorisation. Tel quel, il possède déjà les atouts d’interprètes investis.

Marie-Sophie Ferdane (la Fille Roi) porte un rôle écrasant aux facettes multiples. Christophe Grégoire (le Pouvoir) joue la persuasion quelque peu rigide des institutions. Habib Dembélé (le Philosophe) apporte, avec des nuances parfois ironiques, des outils de pensée et, par sa présence d’acteur d’origine malienne, casse le préjugé du monopole occidental de la pensée. Thierry Bosc (le Roi Mort) laisse éclater sa vitalité de géniteur ayant joué un malicieux tour à la rigidité sociétale et dynastique.

Murielle Colvez (Maria Eleonora), en tant que mère elle-même anticonformiste, vient conforter avec vigueur la nécessité de bousculer les règles. Carine Goron (Belle) inscrit en filigrane la difficulté d’évoluer quand on ne dispose pas du pouvoir et risque par conséquent assujettissement plutôt que libération. Enfin, Emmanuel Noblet (Love), prétendant protocolaire au trône, traverse le récit avec la pétulance insolente de qui possède la jeunesse en préférant y trouver plaisir.

Dissection d’une chute de neige
Lille Du 16/03/2021 au 18/03/2021 à 15h Théâtre du Nord 4, Place du Général de Gaulle Téléphone : 03 20 14 24 24. Site du théâtre Réserver   Caen Du 18/11/2021 au 19/11/2021 à 20h La Comédie de Caen - Centre Dramatique National de Normandie Réserver   Nanterre Du 25/11/2021 au 18/12/2021 Théâtre Nanterre - Amandiers 7 avenue Pablo Picasso 92022 Nanterre Téléphone : 01 46 14 70 00. Site du théâtre Réserver  

Dissection d’une chute de neige

de Sara Stridsberg

Théâtre
Mise en scène : Christophe Rauck
 
Avec : Thierry Bosc, Murielle Colvez Maria Eleonora, Habib Dembélé, Marie-Sophie Ferdane, Carine Goron, Christophe Grégoire, Emmanuel Noblet

Traduction du suédois : Marianne Segol-Samoy,
Dramaturgie : Lucas Samain,
 Scénographie : Alain Lagarde,
Costumes : Fanny Brouste,Peggy Sturn
Lumières : Olivier Oudiou,
Son : Xavier Jacquot,
Vidéo : Pierre Martin
Masques: Judith Dubois
Coiffure, maquillage: Férouz Zaafour

 

 

Durée : 2h10 Photo : © Simon Gosselin  

Production : Théâtre du Nord - Hauts de France