Suzane VANINA Bruxelles
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Publié le 17 novembre 2012
La petite Antigone ne voulait pas d'une petite vie. En 2012, elle serait une jeune rebelle opposée à un pouvoir borné, cousine de nos "Indignés" ?

En rappel : Antigone est, avec sa soeur Ismène et ses frères Etéocle et Polynice, un fruit de l'inceste entre Oedipe et Jocaste sa mère. C'est la "petite" dernière. Ses frères se sont entretués pour le pouvoir et Créon, son oncle (frère de Jocaste), devenu roi de Thèbes, a décidé de faire d'Etéocle un héros et de Polynice un paria à qui toute sépulture doit être refusée, la mort punissant qui enfreindrait la règle. Antigone se rebellera et se dressera contre son oncle. Elle en mourra.

Il ne s'agit pas de l'héroïne de Sophocle mais d'une autre Antigone, celle de Jean Anouilh, créée dans les années mille neuf cent quarante, alors...- Antigone, un mythe ancien, Anouilh, un auteur un peu oublié - verra-t-on un affrontement sans rapport avec notre société actuelle ? Tout au contraire, le metteur en scène Fabrice Gardin a voulu, en la rapprochant des Indignés de Stéphane Hessel, en faire une allégorie de la Résistance aux pouvoirs et lois injustes.

Anouih, épris de classicisme, avait déjà actualisé la légende ancienne. Fabrice Gardin le fait aussi en tenant compte de l'époque présente. Les protagonistes ne vibrent donc plus aux idéaux antiques, ces"lois suprêmes non écrites".

Un pré-lever de rideau assez impressionnant (vidéo fractionnée en nombreuses images-choc) laissait présager une actualisation poussée. Mis à part le décor de Ronald Beurns fait de grosses tuyauteries, à l'allure d'usine ou de centrale stratégiques, les costumes intemporels et l'un ou l'autre anachronisme, le style général reste sobre. 

Mais il y a ce reporter-photographe (qui personnifie le choeur et le messager), excellement joué par Benoît Verhaert, un brin cynique, et qui dit avec détachement :"C'est cela qui est commode dans la tragédie. On donne un petit coup de pouce pour que cela démarre. C'est tout. Après on n'a plus qu'à laisser faire. On est tranquille. Cela roule tout seul", et voilà un "oeil extérieur" qui atténue l'aspect affectif et émotif.

Tragédie n'est donc pas drame, dit-il encore en nous invitant à la distanciation due au genre. Lui qui sait d'avance ce qui va se passer, nouvelle figure de la Fatalité, recadre les évènements, laisse chaque fois le champ libre aux personnages principaux tout en mitraillant de son appareil photo, les moments-clé de l'action.

"Moi, je veux tout, tout de suite, et que ce soit entier, ou alors je refuse !"

Est-ce un mot d'ordre d'enfant royale ou bien Antigone est-elle "une résistante sincère et sublime" ? S'agit-il de défendre le sacré contre la banalisation, la liberté d'agir selon sa conscience contre une Autorité aveugle ? Toute l'attention se focalise, bien sûr, sur ce personnage de la jeune "Sauvage" si cher à cet auteur nostalgique de l'enfance et de ses rêves, d'un paradis perdu et qui nous raconte encore une fois l'histoire de l'innocence flétrie par la vie, par les grandes personnes.

Antigone/Wendy Piette, atteinte de pureté et de liberté maladives garde une volonté intransigeante et pugnace de s'affranchir des règles. Les malheurs de la famille ne l'ont pas ébranlée, le fait d'accompagner et de voir mourir son père aveugle, non plus. L'Antigone d'Anouilh est toujours "la petite" et ne peut que refuser toute compromission, avec cette passion qui sourd et perce constamment vers un puissant désir d'Absolu et un mépris le plus total de la vie banale, ordinaire, médiocre.

L'intérêt n'est pas moindre pour Créon/Bernard Sens. Voilà un homme qui a résisté avec pragmatisme au destin de cette famille décidément peu habituelle. Alors qu'il croit agir comme un bon gestionnaire du pays, qu'il est soucieux de l'Ordre et d'une Paix rétablie, il est en proie à des sentiments contradictoires. Il voit sa nièce s'enflammer, et, oui, il la comprend, mais... peu importe la cause, se demande-t-il ? Et quand bien même si celle-là qui vous donnait tant d'élan perd de sa pertinence ? N'est-ce pas alors un refus devant la vie à vivre ? Créon n'est pas, ici, le tyran antique mais apparait comme capable d'écoute, simple bon-homme qui assume "la sale besogne" et se contente de "petits bonheurs"...

Les spectateurs seront partagés. La scène cruciale entre Créon et Antigone s'avère un duel verbal brillant de personnes qui restent sur leurs positions, les défendent avec vigueur et suivent deux routes parallèles jusqu'au bout. A l'issue du spectacle les avis tranchés s'affirment, eux aussi, parmi les indécis qui adhéreront alors à la fameuse "ambigüité" attribuée à la pièce et à son auteur.

Autour d'Antigone et Créon, gravitent des personnages-types : la nourrice/Louise Rocco ; la grande soeur "coquette", Ismène/Manon Hanseeuw ; l'amoureux Hémon/Nicolas d'Oultremont ; trois gardes/Toni d'Antonio ainsi que Kevin Ecobecq et Gilles Poncelet dépeints sans indulgence comme niais, vulgaires et entièrement soumis à l'Autorité quelle qu'elle soit.

Qu'ont à nous dire encore aujourd'hui, metteur en scène et auteur, qui avec cette pièce (comme d'autres d'Anouilh : Eurydice, Médée) voulent renouveler les classiques ? Les discussions que la pièce provoque dans un public captivé montrent de façon éclatante l'universalité de ces grands mythes, toujours riches de sens, impérissables.

Antigone
Bruxelles - Belgique Du 24/10/2012 au 18/11/2012 à ma-sa 20 h 15 di 15 h sa 03/11 15 h Théâtre Royal des Galeries Galerie du Roi, 32 1000 Bruxelles Téléphone : +32 2 512 04 07. Site du théâtre Réserver  

Antigone

de Jean Anouilh

Théâtre
Mise en scène : Fabrice Gardin
 
Avec : Toni d’Antonio, Nicolas d’Oultremont, Kevin Ecobecq, Manon Hanseeuw, Wendy Piette, Gilles Poncelet, Louise Rocco, Bernard Sens, Benoît Verhaert

Assistanat : Frédérique Massinon
Scénographie, décor, costumes : Ronald Beurms - Construction décor : Stéphane Devolder, Philippe Van Nerom, Vigen Oganov, Vincent Lamer - Peinture : Paul Clarke
Décor sonore : Laurent Beumier
Concept lumière, coordinateur technique : Félicien Van Kriekinge
Régie : Guy Mavungu, Vigen Oganov, Matthias Polart, Vincent Lamer
Vidéo : Allan Beurms

Durée : 1 h 45 (entracte compris) Photo : © Isabelle De Beir  

Création-production : Théâtre Royal des Galeries, Bruxelles

Lire : Jean Anouilh, Antigone, Paris, La table ronde, 1993; rééd. La Petite Vermillon, 2008.

Écouter : Jean Anouilh, Antigone lu par l'auteur,  Le livre qui parle, 2007, 2 CD.

Comparer : version pour Jeune Public par la Cie Sac à Dos  http://www.ruedutheatre.eu/article/1480/antigone/