Publié le 15 février 2019
Ecrite en 1979, située dans les années 20 sur fond de montée de fascisme, c'est la première pièce de théâtre d’Elfriede Jelinek. Elle fait se retrouver Nora, l'héroïne d'Ibsen, à la fin de "Une Maison de poupée", après donc qu'elle a quitté mari et enfants

Alors que la pièce d’Elfriede Jelinek se veut une suite (cent ans après) à une autre oeuvre dramatique, le spectacle est aussi une réponse en négatif à un spectacle précédent* de la compagnie Biloxi 48 et de sa metteure en scène Christine Delmotte-Weber. Les questions liées aux mouvements féministes l'intéressent, de même que l'auteure, Autrichienne qui se rapprochait des grandes figures pionnières comme la Française Simone de Beauvoir ou les Américaines Kate Millet ou Betty Friedan*. A l'époque des débuts du féminisme (années 60-70) l'héroïne d'Ibsen était devenue pour certaines une icône du mouvement, sorte de "Marianne" du MLF... un exemple de femme libérée.

C'est alors que Jelinek se déchaîne pour renverser la statue trop idéale; le destin qu'elle lui a préparé la fera redescendre à l'état de pauvre victime de ses choix peu éclairés et redevenir ce qu'elle a toujours été un objet de désir, une poupée, une femme-oiseau "l'étourneau est mignon mais il lui faut tant d'argent".

Elle reprend les autres personnages de la pièce: le mari Torvald Helmer, l'avocat Krogstad et même Anne-Marie, la bonne (toujours en  en charge de ses trois enfants...  dont une fille ?). Nora n'aurait-elle pas changé, elle qui aspirait tant à sa "réalisation personnelle" ? La fin d'Ibsen laissait ouverte toutes les possibilités quand, sur la sortie de Nora, on entendait "le fracas d'un portail qui se referme" laissant Torvald "effondré".

D'abord, elle est engagée comme ouvrière dans une usine suite à un "état confus". "J'étais un objet, j'ai voulu devenir sujet sur mon lieu de travail. Peut-être puis-je, par mon simple aspect, apporter un nouveau rayon de soleil dans ce triste atelier d'usine?"

Elle lit Freud... Mais, peu solidaire, elle redevient farouche individualiste. Elle séduit un homme d'affaires important et retrouve son statut bourgeois confortable avec luxe, bonne, caprices... Elle devient même "escort-girl", prostituée "pour raison d'état"(?), maitresse sado-maso... soit selon Jelinek: "une valeur-marchandise prise dans les impératifs d'une économie de marché sans scrupules". Elle finira misérablement en retrouvant son époux qui, lui aussi, aura suivi une pente descendante. Rude est le chemin vers l'autonomie !

"Il faut d’abord faire exploser la famille, et puis après, il faut faire exploser tout le reste" dixit Nora/ou plutôt Elfriede...

Si Nora avait été interprétée par une seule comédienne, de haut vol, le spectacle serait devenu un mélo, et peut-être un mélo attachant, ou une tragédie moderne, mais selon la tendance actuelle c'est chacune des  actrices qui va entrer dans la peau du personnage central, créant ainsi une distance avec le spectateur: Nora n'est pas réelle, ce n'est qu'une image changeante de la condition féminine. Et la distance s'allonge avec les travestis d'actrices en hommes: le PDG, le ministre, le mari, l'avocat, ces "représentants du capital", mais aussi le surveillant, le DR... des stéréotypes encore, on l'aurait bien compris sans cet artifice.

L'histoire n'est pas très claire, Le contexte historique non plus: sommes-nous en 1920 - ce que l'écriture et certaines répliques le donnent à penser - ou dans une époque plus proche ? Des détails concrets (la musique, "pole dance" mais tarentelle, les anachronismes) visent sans doute l'intemporalité, la persistance de cette fameuse "condition féminine", des difficiles rapports femmes-hommes dans notre "société du spectacle", société capitaliste.

Ces réserves ne mettent absolument pas en cause les comédiennes qui font un boulot remarquable, appliquant avec brio les options de direction et de mise en scène de Christine Delmotte-Weber, et elles sont présentes en permanence sur un plateau dégagé montrant coulisses et tables de maquillage. On ne peut que saluer leur performance et... leur talent d'avoir su éviter le ridicule dans cette "farce grinçante"...



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Bruxelles - Belgique Du 08/02/2019 au 27/02/2019 à Les Ma et Sa: 19h00 - Les Me, Je et Ve: 20h15 - Les Di: 17/02 & 24/02/2019: 15h00 Théâtre des Martyrs 22 place des Martyrs, Bruxelles Téléphone : +32 (0)2 223 32 08. Site du théâtre Réserver  

Ce qui arriva quand Nora quitta son mari

de Elfriede Jelinek

Théâtre
Mise en scène : Christine Delmotte-Weber
 
Avec : Aminata Abdoulaye Hama, Mireille Bailly, Isabelle De Beir, Dolorès Delahaut,Sophie Delogne, Daphné D’Heur, Daphné Huynh, Berdine Nusselder, Babetida Sadjo, Anne Sylvain, Stéphanie Van Vyve

Assistanat: Antoine Motte dit Falisse
Traduction française: Louis-Charles Sirjacq
Scénographie: Noémie Vanheste, Christine Delmotte-Weber - Stagiaires: Iseult Brichet, Perrine Sohet 
Lumière: Benoît Théron
Création sonore: Daphné D’Heur
Costumes: Camille Flahaux - Stagiaire: Emeline Ernoux
Chorégraphies: Daphné Huynh, Antoine Guillaume
Maquillages: Laura Lamouchi
Régie générale: Nicolas Oubraham - Régie plateau: Dimitri Wauters - Régies: Cristian Gutiérrez, Christophe Deprez

Durée : 1h50 Photo : © Zvonok  

Création: Cie Biloxi 48
Coproduction: Cie Biloxi 48/Théâtre en Liberté/La Coop/Shelter Prod
Soutiens:Tax Shelter.be/ING/Tax Shelter du Gouvernement fédéral de Belgique/Centre des Arts scéniques

*Respectivement: "Le Deuxième sexe","La politique du mâle", "La Femme mystifiée" 
Revoir: http://www.ruedutheatre.eu/article/3475/nous-sommes-les-petites-filles-des-sorcieres-que-vous-n-avez-pas-pu-bruler/
Revoir: http://www.ruedutheatre.eu/article/3507/une-maison-de-poupee/