Publié le 20 décembre 2018
Opéra-fleuve d’Ambroise Thomas, « Hamlet » prend un coup de jeune à l’Opéra comique, servi par une équipe artistique hors pair et une mise en scène ultra-contemporaine de Cyril Teste, à grand renfort d'images.

Un solo de saxo sur une scène d’opéra, ce n’est pas banal ! C’est l’une des (nombreuses) surprises que révèle le Hamlet d’Ambroise Thomas, grand opéra français à la partition extraordinairement variée, créé en 1868 et un peu oublié depuis sur les scènes françaises. Oeuvre titanesque à plusieurs titres, d’abord par sa durée : 3h20 dont un entracte (encore l’Opéra comique a-t-il supprimé la scène du ballet, soit vingt bonnes minutes à l’époque obligatoires dans les maisons d’opéras qui employaient aussi un corps de ballet). Il faut toute l’ardeur des responsables de l’Opéra comique à réveiller le répertoire national pour produire pareille machine lyrique. Mais il le fait avec une équipe artistique de premier plan et d’une rare homogénéité qui donne un coup de jeune à l’ouvrage et envoie aux oubliettes le péché d’académisme qui lui colle aux basques.

Surprise ensuite par la grande diversité des inspirations, des formes et des couleurs musicales par lesquelles le musicien traduit à l’opéra la fameuse tragédie de Shakespeare : airs solistes virtuoses (dont l’étonnante tirade d’Hamlet « être ou ne pas être » et le formidable air de la folie d’Ophélie), ensembles saisissants impliquant le chœur (marches, chansons à boire…) et orchestration chatoyante (servie par soixante musiciens s’entassant dans la fosse plutôt exigüe de la salle Favart). Opéra innovant aussi : le saxophone venait d’être inventé et Ambroise Thomas n’a pas résisté à la tentation de faire une place au nouvel instrument !

Emblématique du romantisme à la française, le livret de Michel Carré et Jules Barbier recentre l’intrigue de Shakespeare sur le duo amoureux Hamlet/Ophélie, laissant de côté quantité d’enjeux secondaires, dans un climat de violence contenue. Tout entier dévoré par la découverte du meurtre de son père par son oncle Claudius, avec la complicité de sa mère la reine Gertrude, le jeune prince Hamlet s’isole et s’abîme dans la mélancolie, au point de délaisser sa bien aimée Ophélie. Mais, surprise du livret, Hamlet ne meurt pas au finale, il traîne son désespoir de survivre à la mort de sa bien aimée.

Surprise de la mise en scène signée Cyril Teste, qui aborde pour la première fois un spectacle d'opéra. Adepte des « performances filmiques », il déconstruit l’œuvre, et flanqué de son comparse, le scénographe Ramy Fischler, en fait une usine à images qui démonte la fabrique des émotions. Avec une équipe fournie de techniciens, il donne à voir les coulisses, le hors champ sur une kyrielle d’écrans où sont projetées les images filmées en temps réel par un opérateur ou les séquences préenregistrées avec les personnages en gros plans.

Ce dispositif un peu envahissant, qui casse parfois l’élan de la pièce, a pour but d’ancrer  la tragédie dans « notre monde politico-médiatique où domine la maîtrise des images ».  Avec pour corollaire, la spatialisation des personnages et même du chœur en utilisant tous les espaces de la salle Favart, jusqu’au bar du foyer où Ophélie est filmée noyant dans le whisky son chagrin d’être « répudiée ». Quant au spectre au défunt roi assassiné, il apparait en chair et en os assis parmi les spectateurs du parterre avant de monter la scène.

Sans surprise, en revanche, le triomphe remporté par l’équipe musicale. A commencer par le chef Louis Langrée, qui connaît bien l’œuvre pour l’avoir dirigée moult fois (dont au Covent Garden de Londres avec un dénouement alternatif, conforme à celui de Shakespeare) et qui dirige l’Orchestre des Champs Élysées et le Chœur Les Éléments avec engagement et conviction.

Baryton de grande élégance, Stéphane Degout incarne un Hamlet tout en tensions, mettant en évidence la complexité du personnage. Dans celui d’Ophélie, qu’elle endosse pour la première fois et qu’on croirait fait pour elle, Sabine Devieilhe est lumineuse, des aigus stratosphériques aux pianissimi subtils. Trop rare sur les scènes françaises, la mezzo Sylvie Brunet-Grupposo incarne une Reine Gertrude très expressive, d’une grande souplesse vocale, et le baryton Laurent Alvaro, le  régicide Claudius débordant d'autorité. Enfin, avec sa voix de basse inaltérable, Jérôme Varnier impressionne en spectre bien présent !



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Paris Du 17/12/2018 au 29/12/2018 à 20h Opéra Comique Place Boieldieu 75002 Paris Téléphone : 08 25 01 01 23. Site du théâtre

Dilmanche 23 à 15h

Réserver  

Hamlet

de Ambroise Thomas

Opéra
Mise en scène : Cyril Teste
 
Avec : Stéphane Degout, Sabine Devieilhe, Laurent Alvaro, Sylvie Brunet-Grupposo, Julien Behr, Jérôme Varnier, Kevin Amiel, Yoann Dubruque, Nicolas Legoux

Direction musicale : Louis Langrée
Dramaturgie : Leila Adham
Scénographie : Ramy Fischler
Costumes : Isabelle Deffin
Lumières : Julien Boizard
Conception vidéo : Mehdi Toutain-Lopez et Nicolas Dorémus

Durée : 3h20 Photo : © Vincent Pontet