Publié le 19 décembre 2018
Quatre bonshommes tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Quatre mecs entre mecs, à ressasser une vie sans horizon, au quotidien englué dans la monotonie. Un langage commun pour les relier : qui pour dire ne dit rien mais laisse beaucoup entendre.

Ici, il ne se passe rien. Ici on n’a rien à dire dans son boulot. On n’a rien à dire dans les décisions qui sont prises ailleurs, en haut lieu. Ici on dit qu’on est en bas, qu’on attend l’inattendu, qu’on n’y croit qu’à demi. Alors on boit des demis. Alors on s’efforce d’avoir une parole. Mais on n’a que des mots. Toujours un peu les mêmes, en boucle. Ils ne signifient pas grand-chose. Sauf que parfois, sans l’avoir vraiment voulu, ils défoulent avant de retourner au magma de la langue de bois.

Ils sont quatre debout, devant ou pas loin d’un comptoir de bistrot imaginaire. Ils ne bougent pas tellement, ancrés au plancher, plantés pour un moment à passer sans personne d’autre qu’eux-mêmes. C’est le moment de la pause intégrale de la journée, de la semaine peut-être, du mois probablement. Le moment où on peut dire entre soi ce qu’on a sur le cœur, intégralement. Le moment de la confidence, de l’intime, de la confraternité des gars entre égaux par le sexe comme par la condition sociale.

Bien sûr, pour ça, il faut les mots. Les leurs sont comptés. Ce sont donc les mêmes, sauf de temps en temps un nouveau pris au vol à la télé, un peu plus savant et qui colle à quelque chose d’actuel. Sinon, des mots simples que chacun comprend. Enfin, que tout le monde croit comprendre. Et puisqu’il n’y en a pas beaucoup, les phrases prennent du temps car pour les agencer, ça prend un certain temps.

Il y a des silences entre les phrases, à l’intérieur quelquefois, avec un geste ou une esquisse de geste qui complète ce qui n’a pas été dit, une mimique qui soudain, elle, en dit long. Les banalités s’accumulent, sorties des bouches comme des pensées profondes de philosophe qui ont interminablement réfléchi aux problèmes existentiels. C’est du sérieux mais le ridicule de cette conversation provoque des rires dans la salle.

C’est drôle. Oui mais, il y a derrière un arrière fond tragique. Le journalier qui s’étale est insignifiant, impersonnel et néanmoins ressenti par chacun. Il y a bien quelque rêve là-dessous. Car, c’est évident, on vaut que ce qu’on a, on a des potentialités, les autres ne les ont pas encore reconnues. Ça viendra. Ça sera. Alors les autres verront ce qu’on verra ! Pas totalement impossible qu’à une autre époque ils auraient enfilé les gilets jaunes des contestataires actuels. Le titre de la pièce nous en avait averti : desperado = qui n’a plus rien à perdre et est prêt à toutes les violences ; = boisson de tequila bière.

Sous les mots, dérapage

Vient malgré tout un instant où quelque chose touche au plus intime de l’un du quatuor. C’est dit sans vouloir être trop dit. Du coup, questionnement. Du coup esquive. Insistance. Recherche du mot qui serait juste, inoffensif mais c’est trop tard. Une vérité surgit. Le malaise s’épaissit. La tension arrive à son point limite. Enfin éclate la rancœur qui a fermenté depuis tant de temps. Les blessures se rouvrent, le coupable est désigné. Comme il n’est pas présent, il est torturé, écrabouillé, malmené, assassiné. Ça fait du bien, bon sang. Trinquons, fraternisons, salut, au revoir, à la fois prochaine, hein !

Cette démonstration de l’impuissance du langage à communiquer vraiment fait songer à « Pour un oui pour un non » de Nathalie Sarraute. Elle montre la difficulté fondamentale qu’il y a à comprendre les autres, à exprimer les souffrances les plus occultées. Nous assistons à cette confrontation, à cette partie colin-maillard verbal avec le plaisir d’une comédie. Mais, avec la sensation d’être au cœur d’une tragédie, celle de tous les humains qui sont broyés désarmés parce qu’ils n’ont aucun véritable pouvoir sur leur destinée.

Pour s’y sentir un peu à l’aise, il faut accepter que les comédiens (symboliquement deux néerlandophones et deux francophones) sont volontairement statiques. Que leur discours bégaie entre des silences fréquents qui expriment hésitation, doute, peur de se dévoiler, besoin d’être clair entre des non-dits chargés de sens assez vagues pour être élucidés de multiples façons. Exactement comme l’envers du panneau publicitaire qui constitue le décor dont on ignorera toujours ce qu'il  est censé vendre.



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Charleroi - Belgique Du 05/12/2018 au 14/12/2018 à me sa 19 ma je ve 20h30 Théâtre de l’Ancre 122 rue de Montigny Téléphone : +32 (0)71.314.079. Site du théâtre Réserver   Blénod-lès-Pont-à-Mousson - Estivales de Pon-à-Mousson Le 23/08/2019 à 20h45 Centre culturel Pablo Picasso Square Jean Jaurès Téléphone : +33 (0)3 83 83 14 38. Site du théâtre Réserver  

Desperado

de Ton Kas, Willem de Wolf

Théâtre
Mise en scène : Collectif
 
Avec : Youri Dirkx, Eno Krojanker, Hervé Piron, Peter Vandenbempt

Scénographie : Marie Szersnovicz 
Regard extérieur : Pierre Sartenaer 
Création, adaptation en français : Compagnies Rien de Spécial / Enervé &  Tristero I

Durée : 1h20 Photo : © Alice Piemme  

Coproduction :Théâtre Varia (Bruxelles), L’Ancre (Charleroi), Tristero, Rien de Spécial asbl
Développement du projet, diffusion : Habemus papam.

Prix : Prix de la Critique 18-19 meilleur spectale d'Humour

Comparer : La ville des zizis: http://www.ruedutheatre.eu/article/3989/la-ville-des-zizis/

Compléter : Nathalie Sarraute : http://www.ruedutheatre.eu/article/2226/pour-un-oui-ou-pour-un-non/
(Jean-Marie Russo)
                                       http://www.ruedutheatre.eu/article/595/pour-un-oui-ou-pour-un-non/
(Fox – Hans sens)