Publié le 22 février 2016
Le personnage central de cette fiction est une ex-actrice de films porno. Le texte est "inspiré de faits réels"; il est dû à une femme, mais c'est un homme qui a dirigé et mis en scène ce spectacle coup de poing, boomerang dirigé contre les consommateurs de films X (en majeure partie masculins) devenus de plus en plus avides de violence, de sadisme.

Comme une confession, un témoignage en toute discrétion face à un micro, c'est le parcours de vie, l'insidieuse dérive d'Estelle que l'on apprend, peu à peu.

Un mauvais départ, déjà : à l'âge de dix ans, elle se nourrit d'images porno, avant de tourner son premier film sept ans plus tard et aujourd'hui d'en compter trois cents, dont certains "d'une brutalité extrême", à son douloureux palmarès d' "artiste". Est-elle devenue "Roxanne Woolf", "actrice du X" ou une "travailleuse du sexe"? Son statut n'est pas clair.

Emilie Maréchal est Estelle, véritablement, d'une justesse et d'une incroyable authenticité, montrant toute "la détresse devant laquelle des millions d’êtres se sont masturbés". On ne l'a pas encore beaucoup vue sur les planches (cela sert le personnage) mais bien au cinéma ("Tokyo Anyway") ainsi qu'à la mise en scène.

Sa franchise est totale et les mots ne cachent rien d'une réalité qui reste encore un tabou: la pornographie, une forme de prostitution. Sujet délicat où la balance peut osciller entre discours moralisateur et liberté sexuelle. Mais on se prend à douter de la fiction tant ce témoignage d'un être abîmé, détruit, parait sincère !

L'auteure, elle, est Karin Bernfeld qui a à son actif plusieurs livres traitant d'un sujet qui l'obsède: le corps, l'être dépossédé de son propre corps, et s'intéresse également aux troubles du comportement alimentaire (anorexie-boulimie) et aux questions d'identité sexuelle.

Le metteur en scène Alexandre Drouet, a voulu laisser résonner ce cri dénonciateur qu'est "Plainte contre X", le soutenir en toute sobriété, afin non pas d'en faire une provocation gratuite mais un spectacle qui provoque... la réflexion.

Sa scénographie ménage une position centrale à un écran devant lequel, attablée, Estelle pourra de temps à autre se confier à un micro. Mises à part quelques séquences où l'on verra la déambulation d'Estelle dans une ville aux "onze mille (verges) regards", l'écran sera en quelque sorte inversé, nous montrant ceux qui "visionnent"... Tous ces anonymes feront l'objet de vidéos les montrant en pleine action de voyeurisme, alors qu'aucun extrait de ces films ne sera montré.

On n'imagine pas ce que peut susciter le concept banal de "l'offre et la demande" qui dirige l'industrie du sexe, répété avec une force dénigrante par Estelle ! En son nom, tous les excès semblent permis faisant subir un véritable calvaire à des centaines de victimes:"Un prisonnier de guerre a raconté ses sévices : enfermé dans le noir pendant plusieurs jours, frappé, tenu en laisse et enchaîné, on lui enfonce des objets. C'est un dossier pénal criminel de la correctionnelle. Mais avec un contrat du X, la même chose est un film qui se vend bien. C'est la loi de l'offre et de la demande".

Estelle aurait voulu déposer plainte, contre X, son "manager" (son entremetteur plus justement), plainte non recevable, et puis "X" n'est pas seul, il a des milliers de complices, actifs : les réalisateurs, et passifs: les consommateurs de ces films. Et ce sont donc eux que l'on voit à travers de courtes séquences vidéo qui coupent le "réquisitoire" d'Estelle. On devine leurs réactions, leur malaise, ils sont présents, visibles pour la société des spectateurs...

Puis, son propos va s'élargir, elle englobe dans sa colère toutes les dérives liées au sexe dont la pédophilie. Aucune circonstance atténuante n'est admise pour tous ces consommateurs inconscients qu'il lui faut secouer.

"Le Projet Cryotopsie"

C'est alors que l'on se rend compte qu'Estelle représente un condensé des témoignages recueillis par Karin Bernfeld ayant servi de matière à l'écriture de "Plainte contre X", qu'on comprend la mise en question de cette société de consommation où tout s'achète et tout se vend, les êtres humains aussi, comme autant d'esclaves.

Soutenu par la compagnie artistique belge ("Le Projet Cryotopsie"), fondée et dirigée par le metteur en scène Alexandre Drouet), il s'agit bien d'un spectacle, qui va du reste susciter débats et activités annexes, mais on peut regretter, peut-être, de n'avoir pas vu une "vraie" victime, un témoin qui aurait connu une fin heureuse à son histoire, ayant réussi à trouver un exutoire, une quelconque façon de s'en sortir, par l'art, notamment... une résilience.

Non, pas de happy end, un constat :"l'effet kleenex" joue ici aussi (on prend, on utilise, on jette). Le Profit seul est le gagnant.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Bruxelles - Belgique Du 16/02/2016 au 27/02/2016 à ma-sa: 20h30 Théâtre de Poche 1a chemin du Gymnase, Bruxelles Téléphone : +32(0)2.649.17.27. Site du théâtre

Tournée, dates arrêtées: Du 13 au 15 avril 2016: Centre Culturel Jacques Franck, Saint Gilles-Bruxelles (BE)

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Plainte contre X

de Karin Bernfeld

Théâtre
Mise en scène : Alexandre Drouet
 
Avec : Emilie Maréchal

Assistants à la mise en scène: Sandrine Desmet et Virgile Magniette.
Vidéos: Alexandre Drouet.
Lumière: Jérôme Dejean.
Costumes: Clémence Didion.
Ambiances sonores: Samuel Ber
Mouvement: Nathalie Bremeels
Régie: équipe Théâtre de Poche

Durée : 1h Photo : © Yves Kerstius  

Création-Production:"Le Projet Cryotopsie"
En accueil au Théâtre de Poche, Bruxelles
Soutiens: Point Culture ULB, Bruxelles/le Théâtre de Poche a le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de sponsors privés

Emilie Maréchal a été remarquée par un " Meilleur espoir féminin aux "Magritte du Cinéma 2015" et rappelons sa mise en scène de "La Petite Fille" au Théâtre Océan Nord à Bruxelles -Revoir: http://ruedutheatre.eu/article/1962/la-petite-fille/?symfony=2baff103c7f888b0d64e17c59abee175

Lire: Karin Bernfeld, Plainte contre X", Puteaux, La Margouline, coll. Hypathie, 2013
        Frédéric Joignot, Gang Bang, Enquête sur la pornographie de la démolition, Paris, Seuil, coll. Non conforme, 2011