Publié le 21 juillet 2013
Par la grâce des marionnettes et des objets, le "Tranchées" de la Compagnie Zapoï réussit le miracle d'un spectacle pédagogique et sensible.

De la Grande Guerre, on croit avoir tout vu :  images tremblées des départs fleur au fusil, des montées à l'assaut, clair obscur du no man's land, photos de groupe de fringants officiers, souvenirs de bouillie mêlée d'hommes et de terre, de cadavres revenus à la glaise,  de corps démembrés, déchiquetés, de silhouettes désarticulées accrochées dans des arbres, dans des postures que les futuristes ou les surréalistes n'auraient pas osé imaginer, films de défilés de gueules cassées, image mentale des yeux bandés des mutins au peloton d'exécution… Comment sur scène reprendre ces images, sans faire offense aux morts et aux souvenirs, sans basculer dans l'indécence - acteurs qui répètent des roulés-boulés pour singer l'assaut, comédiens qui hululent pour imiter les poilus fous, bande-son des mitraillettes et des shrapnells reconstituée à l'ordinateur, faux flots de sang jetés sur des drapeaux par des projecteurs rouges ? "Faut-il voir pour savoir ?", s'interrogent les personnages de Tranchées. Comment montrer sans démontrer ? Montrer sans gêner ? Mais montrer pour témoigner ? Pour donner à voir la guerre, la compagnie Zapoï a fait un choix osé, celui de la métaphore.

Deux acteurs sont en scène, dont les corps s'effacent peu à peu pour faire  se mouvoir une grande marionnette en robe blanche, dentelles et collier de perles, tantôt veuve ou mère de soldat, tantôt la Mort elle-même, venant réclamer son dû sur le champ de bataille, pour donner vie à des bonshommes en glaise, corps d'argile fragile, pour faire parler des généraux racistes et stupides. Tranchées est en effet un spectacle de marionnettes sur la guerre de 14, choix d'un théâtre presque sans corps, donc, comme La Grande guerre  d'Hôtel Modern. Le choix de la marionnette  est en soi judicieux et n'est en rien gratuit : n'a-t-on pas comparé les mobilisés de 14 à des pantins, et les corps martyrisés des hommes ne sont-ils pas semblables à ceux des mannequins que l'on désarticule ? Des légions de petits corps en terre partent au combat, perdant qui une jambe, qui un bras, et retournant à cette argile qui les a façonnés, jeux d'enfants devenus jeux de guerre, à la grande beauté plastique. Un petit uniforme vide, comme un jouet d'enfant, figure l'âme du soldat disparu qui cherche son corps. Un petit homme danse sur un fil, s'accrochant à cette vie si ténue, fredonne en tremblotant la comptine "Amstramgram clamse", et meurt. Un mannequin se contorsionne dans les douleurs de l'attaque au gaz, sa vie de sable s'écoule, c'est fini - "il faut mourir, les enfants".  Une figurine de glaise s'empale sur un bout de bois : voilà recréée la célèbre photo-choc du Miroir. Les magnifiques tableaux animés de Tranchées peuvent aussi nourrir, sans didactisme aucun, une réflexion sur la représentation de la guerre.

L'utilisation de marionnettes et de figurines permet aussi à Tranchées de livrer des messages autrement plus forts que mille clinquants discours. La pièce parle aussi de mutins, de mutilations, de cours martiales, mais d'une façon merveilleusement fine, en  revenant précisément aux pouvoirs des fables : ce sont, littéralement, les vautours de la Cour Martiale qui sont appelés à juger les pauvres fantoches de soldats. On revient aussi à l'essence de la satire, si difficile, lorsque des généraux grotesques, au sens propre du terme, sortis de Goya ou de Daumier, dispensent d'affreuses vérités sur les "nègres" et les "chiens de Kanaks". L'émotion pointe alors quand parlent, de leur boîte de verre, les figurines de Bédari et Demba, en fez, qui cherchent dans la grisaille du front la luxuriance de la jungle.

Tranchées "représente" donc la guerre avec une grande sincérité. Le spectacle fait aussi résonner des propos forts, d'autant plus forts qu'ils sont mis à distance. Art difficile que cet hommage, délicat et subtil, aux hommes dans la guerre. En refusant la facilité gênante des reconstitutions historiques, la compagnie Zapoï livre ainsi un spectacle subtil, délicat, fin, profondément humain et humaniste, et d'où sourd une puissance d'émotion extrême.



Source : www.ruedutheatre.eu Suivez-nous sur twitter : @ruedutheatre et facebook : facebook.com/ruedutheatre
Avignon - Avignon off 2013 Du 08/07/2013 au 30/07/2013 à 12 h 40 Présence Pasteur Lycée Pasteur 13 rue du Pont Troucas 84000 Avignon Téléphone : 04 32 74 18 54 .

relâche les 17, 24 juillet

 

Tranchées

de Filip Forgeau

Marionnette-objet Opéra
Mise en scène : Denis Bonnetier
 
Avec : Cédric VERNET, Luc Vincent PERCHE

Régisseur lumière : Jean François Métrier, Yann Hendrickx 

Création sonore : Esteban Fernandez

Durée : 0 h 59 Photo : © DR  

Production : c-Compagnie Zapoï