Leur " théâtre de la cruauté "... Ce n'est pas le seul point commun entre l'auteur du " Théâtre et son double " et celui de " La Balade du Grand Macabre ". Le premier a beaucoup parlé d'un théâtre que revendiquait le second, davantage dramaturge.
Les faire se rencontrer dans un spectacle était une idée pertinente, et très intéressante. "Escurial" qui constitue le socle dramatique du spectacle est une pièce courte (une quinzaine de pages), un dialogue halluciné, un monologue presque. N'a-t-on pas vu deux acteurs permuter leurs rôles (Jean-Paul Humpers et Jacques Bourgaux) en 1978 ? À la grande époque, ce fut l'une des pièces les plus représentées du répertoire ghederodien. Deux personnages secondaires interviennent à la fin : Le Moine, avec quelques répliques et l'Homme Ecarlate, muet.
Ici, nous les verrons et reverrons, avec d'autres personnages évoqués par Ghelderode, inspirés par Artaud, et ici représentés, dont la Reine, des êtres masqués et même des chiens-humains... Placé sous le signe de la folie et sous l'égide de la santé mentale (avec partenariats et intervenants d'après spectacle), le titre du spectacle n'annonçait pas (et on n'attendait pas) une quelconque représentation fidèle de cette pièce (écrite en 1927) mais plutôt une plongée en eaux troubles. Représentée intégralement, elle est entrecoupée de séquences oniriques et des paroles d'Antonin Artaud.
L'histoire assez simple cache d'autant plus de possibles prolongements psychologiques : l'un de ces "malades qui nous gouvernent", un roi omnipotent, jaloux et vengeur car il appris que la Reine son épouse, aime, et le trompe avec Folial son bouffon, empoisonne l'épouse et torture quelque peu l'amant avant de le faire exécuter.
On peut imaginer les mille et autant de degrés de représentations scéniques qu'un tel (psycho)drame permet. Ce qui est en cause surtout ici c'est l'étirement en près d'une heure trente de deux oeuvres qui tiennent leur force en grande partie dans un condensé de violence suggérée et de puissance des mots. Le concept a voulu le rapprochement de deux grands écrivains visionnaires mais qui ont chacun deux langues et deux styles différents. Une rencontre non pas choquante, loin d'être improbable, mais délicate à mener tout de même...
"Il y a assez de détails pour qu'on comprenne. Préciser serait gâter la poésie de la chose"(Artaud in "Le Théâtre de Séraphin")
Avec ce spectacle, c'est une jeune compagnie, un peu à l'ancienne, qu'on découvre. Comme son nom l'indique d'ailleurs - Cie de théâtre Andrés Cifuentes -, elle se concentre autour du concepteur-metteur en scène-acteur.
Se révèlent de beaux tempéraments de comédien/ne/s, qui se dépensent sans compter, avec fougue et conviction. Mais disons qu'ils sont surexploités et cela même si la démesure est une constante chez Ghelderode et si masques, pantins... font partie de son univers. ("De la mesure en tout" pour paradoxalement mieux représenter la démesure !) Peut-être, un oeil extérieur impitoyable a-t-il manqué à la coordinatrice du projet, Linda Jousset, par ailleurs excellente actrice dans ce même projet.
La pléthore diminue les expressions du mystère, de l'oppression, du malaise, souvent ressenties à la lecture d'Artaud ou à la représentation de l'univers ghelderodien. Un univers qui ne se résume pas à ses marottes : squelette, masques ostendais et objets insolites dans son intérieur bourgeois.
C'était l'intérieur dont rêvait Artaud qui, lui, n'a pas eu la chance d'avoir à ses côtés "la femme qui soit uniquement à moi et que je puisse trouver chez moi à toute heure", et l'on découvre des ressemblances plus encore chez les hommes que dans leurs oeuvres. On sait que malgré ce "confort féminin" (et à part l'une ou l'autre exception), Ghelderode n'a guère ménagé les femmes dans son oeuvre... S'il convenait donc de représenter le "cliché-femme" de manière caricaturale, fallait-il cette lourdeur, et répétitive de surcroît ?
Que le lieu où se déroule l'action reste indéfini, que le roi ait singulièrement rajeuni et reverdi, que des interventions humaines (trop) proches du public empêchent une immersion angoissante, soit... Cependant, c'est l'art de la suggestion qui fait les grands films du genre fantastique. Or les ficelles des marionnettes de Toone lassent moins que celles qui guident les acteurs répétant en boucles leurs trouvailles et effets (notamment les fumigènes, le tulle-rideau de scène tiré-retiré...). Il suffirait en somme de presque rien, d'un peu moins de gourmandise scénique, pour que le spectacle atteigne son impact maximum.
Suzane VANINA, Bruxelles
Source : www.ruedutheatre.eu



