Un lieu de vie plutôt moderne : des fauteuils rouges, une armoire à décor géométrique jaune et orange, un plancher en damier noir et blanc. Dedans, un couple plutôt ouvert : elle, Sarah, comme lui, Richard, semblent branchés, dynamiques, sexuellement actifs, corporellement en forme. Ils n’ont pas de tabou apparent. Elle sait que lui a une maîtresse comme lui sait qu’elle a un amant. Ils en parlent à cœur découvert.
Cependant, si tout cela a l’air ordinaire, normal, le ton qu’ils emploient pour se parler est particulier. Il a quelque chose de mécanique, d’emprunté ; certains de leurs gestes aussi ou de leurs trajets rigoureusement identiques. Le naturel frise parfois l’ampoulé, le sophistiqué, l’artifice. À l’inverse de cette maîtrise contrôlée, durant les transitions entre les scènes ou ces moments qui auraient pu être silences, voilà que mari et femme se déchaînent physiquement sur des musiques galopantes venues des pays de l’Est.
C’est que Pinter n’est pas un vaudevilliste. C’est un auteur qui s’efforce de montrer ce qui se cache derrière les mots, sous les non-dits, à travers les actes. Il aime les répliques ambigües et notamment celles qui veulent simultanément tout dire et ne rien dire. Comme ces « Mmmmmm » qui parsèment « L’Amant » (1962). Il ne craint pas d’ajouter des temps de suspension où la parole est absente.
L’étrangeté surgit dès les premières répliques. Ce qui s’échange entre les conjoints est en contradiction apparente avec leur aspect socialement correct. Le fait que l’équivoque de leurs relations s’affirme au fil du déroulement de la pièce renforce ce malaise. Des comportements antagonistes passent d’un flegme parfois presque méprisant à une violence latente qui éclate épisodiquement. Et puis il y a des prénoms changés : Richard est-il Max ? Sarah est-elle Dolorès ou Marie ? Qui est qui, en fin de compte ?

"Même si c'est vrai, c'est faux" (Henri Michaux)
Ce jeu énigmatique que les époux jouent rend inquiétants leur rapports. Et la mise en scène de Naomi Golmann cherche à induire ces ruptures avec la linéarité du quotidien, cette recherche de provocation interne au couple qui tente de la sorte de sortir de la monotonie d’une existence avare en contacts sociaux.
Elle a ritualisé les gestes, les mouvements. Elle a organisé le répit suspendu des pauses et les instants de défoulement poussés au paroxysme. Elle use d’une armoire à surprises basculant du salon à la chambre, enfermant l’amant, dissimulant un personnage à l’autre, devenant coulisses supplémentaires. Elle casse les rythmes de l’interprétation. Tous choix qui poussent les apparences de comédie vers un travail d’affrontement plus dramatique qui s’exacerbe jusqu’à la fin.
Elle et Didier Pilette, son partenaire, ont trouvé une juste atmosphère pour leur première réalisation de jeunes comédiens. Leur présence est juste, efficace. Peut-être aurait-il fallu l’ajout d’une recherche subtile et difficile sur des nuances de ton légèrement plus perceptibles lorsque homme et femme passent le gué invisible qui les mène de la rive des fantasmes vénéneux à celle de la vérité brute des jours ordinaires.
Michel VOITURIER, Bruxelles
Source : www.ruedutheatre.eu


