Publié le 25 avril 2012
La petite voix au dedans de nous, qui parle ou qu'on fait taire le plus souvent, c'est la partie invisible de nous-mêmes, cachée par une forêt de mots. Que peuvent les mots ? Quel est leur pouvoir, quels sont leurs manques, leurs faiblesses, voire leur danger ?

Le spectacle traite un de ces vieux thèmes vaudevillesques : le malentendu (avec sa chaîne de quiproquos, mensonges et trahisons) en le bousculant de fond en comble, à tous niveaux. Mais il montre aussi la fragilité des êtres humains dans une société où seuls comptent leur capacité de travail, leur bon rendement. Est abordée encore la problématique du couple autant que celle de l'individu avec ses contradictions, ses pudeurs aussi.

Il et Elle se sont rencontrés par hasard, sur un heureux malentendu. Il venait de perdre son boulot de caissier de supermarché ; elle tentait de conserver le sien : petite main au sous-sol d'une PME. Ils se gardent bien de voir dans leur activité purement lucrative un métier, une profession.

"Le travail n'est pas tout" vont-ils se répéter, alors qu'il sera souvent source de soucis variés, et qu'il jouera un rôle important, malgré eux, dans leur relation amoureuse. Ce qu'ils n'osent pas (se) dire, leurs corps vont l'exprimer.  Il y a eu le tragiquement célèbre "Omar m'a tuer" rappelle-t-elle ; des petites phrases sont-elles vraiment assassines ?

On voit les étapes de cette rencontre et de cette vie à deux, déclinées en six scènes parlées-dansées, à deux ou à quatre. Des gestes et du mouvement pour ponctuer les phrases dites et s'avérer bien plus que leur simple prolongement. Ces corps qui dansent sont beaucoup plus libres, ils sont dans la pulsion, non dans la réflexion, dans le coeur, non dans la raison. Corps dansé et corps parlé vont à la fois se compléter et se contredire, être anticipation ou correction l'un de l'autre, unis ou en conflit... Mille variations sont possibles.

La dernière scène montre les personnages en réel équilibre, parlant le texte de Virginie Thirion, interprétant la chorégraphie de Nadine Ganase. Des comédiens qui dansent, des danseurs qui parlent, on en a vus, on les a applaudis, l'art dramatique étant devenu de plus en plus exigeant.

Dans cette mise en scène, elle aussi exigeante, de l'auteure, le quatuor formé des comédiens Ludmilla Klejnak et Yvain Juillard et des danseurs Julie Bougard et Isael Cruz Mata a oeuvré ici en parfaite symbiose; il représente ce couple confronté à sa difficulté de communication, sa difficulté de vivre, à deux, au travail. Il montre chacun face à lui-même, à son ombre, à son double : thème fascinant s'il en est !

"C'est l'histoire d'un homme et d'une femme..."

Nadine Ganase a fait ses classes dans la compagnie Rosas et a maintenant une dizaine de créations à son actif de chorégraphe. Pensant qu'il n'était pas possible de partir d'une pièce existante, elle a été à l'origine du projet d'écriture de Virginie Thirion, et puis ensuite de sa réalisation, en très étroite collaboration permanente.

On se souviendra que celle-ci avait écrit "De la nécessité des grenouilles"(http://www.ruedutheatre.eu/article/1579/de-la-necessite-des-grenouilles/) pour Sofia Betz qui en assurait la mise en scène. Elle retrouve Sarah de Battice pour une scénographie qui joue de trompe-l'oeil et faux-semblants, en belle complicité avec la lumière d'Eric Van Den Dunghen et la création sonore de Sam Serruys, indissociables du spectacle.

Si le spectateur admire le très beau travail des quatre artistes, jeunes mais formés à diverses disciplines, scéniques et autres, qui joue autant des nuances et des risques de la parole que de l'expressivité du langage corporel, il est juge  ou témoin plutôt amusé du fond. En effet, il pourrait se reconnaître dans certaines situations car elles appartiennent au domaine de la vie courante. Les personnages ne sont pas des héros, ni des anti-héros, ils sont ce qu'on appelle aujourd'hui des "vraies gens", des êtres humains, simplement.

Suzane VANINA, Bruxelles

L'iceberg qui cache la forêt
Bruxelles - Belgique Du 17/04/2012 au 28/04/2012 à Du Ma au Sa : 20 h Théâtre Varia 78 rue du Sceptre, 1050 Bruxelles Téléphone : +32(0)2.640.82.58 . Site du théâtre Réserver  

L'iceberg qui cache la forêt

de Virginie Thirion

Théâtre-danse Théâtre
Mise en scène : Virginie Thirion, Dominique Colin
 
Avec : Julie Bougard, Isaël Cruz Mata, Yvain Juillard, Ludmilla Klejniak

Chorégraphie : Nadine Ganase

Scénographie : Sarah de Battice

Création lumière : Eric Van Den Dunghen

Création sonore : Sam Serruys

Régie : équipe Varia

Durée : 1 h 35 Photo : © Alice Piemme  

Création-production : Collectif Travaux Publics asbl, Opening Night asbl

Coproduction : Collectif Travaux Publics, Opening Night, Théâtre Varia, Charleroi Danses

Soutien : Conseil d'Aide aux Projets Théâtraux, Conseil de l'Art de la Danse et de Wallonie-Bruxelles Théâtre/Danse