Suzane VANINA Bruxelles
Contact
Publié le 24 avril 2012
Cinéaste allemand bien connu, Fassbinder reste aussi un lanceur de flammes dont l'incendie ne s'est pas éteint. La colère qu'on trouve aujourd'hui chez un Lars Norén ou un Von Mayenburg était déjà présente chez le dramaturge de 19 ans qui pouvait se réclamer du théâtre de la cruauté cher à Artaud

Alors que l'auteur lui-même a sous-titré sa première pièce : comédie avec fin pseudo-tragique, on peut y voir un vaudeville qui aurait subi un cruel détournement. C'est la vision désabusée et cynique des relations dites amoureuses - qu'elles soient hétéro ou homo - qui sont de l'ordre du combat, de la lutte du prédateur pour capturer, garder, et consommer sa proie. Il décrit les relations intimes dominateur-dominé, exploiteur-esclave consentant, et montre les techniques du manipulateur vis-à-vis de sa chose...

Au départ, Léopold/Jean-Benoît Ugeux, la trentaine bien sonnée, jouissant d'un appartement cosy et d'une bonne place dans la société, a séduit Franz/Gabriel Da Costa, davantage jeune et beau, vaguement artiste et réfractaire au travail. Il est aussi inexpérimenté, semble-t-il, dans les sciences de l'amour et de l'érotisme. D'abord invité, il sera bien vite installé, chez ce Léopold à qui il va servir de petite bonne dévouée et recluse jusqu'à ce que résonne le gong, la fin du match, par abandon.

Tous les deux ont gardé le contact avec leurs ex... Deux femmes : Anna/Marie Luçon, la petite amoureuse naïve et prête à tout pour l'amour de Franz et Véra/Aurore Fattier, la femme libérée façon 68, toujours folle de son Léopold. Quand elles interviendront, de manière très différente, le bilan final sera dramatique quoique vécu avec un étrange soulagement : Eros et Thanatos seront au rendez-vous.

Le jeune metteur en scène Caspar Langhoff s'est appuyé sur une équipe artistique solide, lui-même étant rompu à tous les métiers de la scène. Les deux comédiens, à nu dans tous les sens, sont simplement très justes, sans une once de caricature, comme les comédiennes ; tous quatre réussissent à nous rendre sensibles la sensualité autant que le désespoir profond de ces personnages ardents.

La grande économie de moyens et la proximité rendent le spectateur très complice des sentiments comme des corps, ce qui ne l'empêche pas de conserver une distance ironique toute fassbinderienne... Si l'on frôle le naturalisme c'est afin de mieux illustrer le souci servile du détail que doit démontrer Franz pour plaire à ce maniaco-dépressif de Léopold. Ils disaient s'aimer, ne pas pouvoir se passer l'un de l'autre... Et si l'amour c'était une maladie grave, mortelle ?

De découvertes en redécouverte...

L'intérêt de Caspar Langhoff pour cette pièce, sa première mise en scène, s'inscrit dans une fascination pour l'oeuvre de Fassbinder commencée et poursuivie tout au long de ses études à l'Insas, en y cherchant toujours le "comment on peut parler du monde en ne parlant que de l'intime". Il a éprouvé le style et les intentions de Fassbinder de l'intérieur pourrait-on dire. Maîtrisant parfaitement la langue originelle, il en restitue tout le sens, et celui du titre, déjà, une expression allemande courante que l'on peut davantage rapprocher de celle, en français, qui parle d'huile sur le feu.

Le jeune metteur en scène s'est interrogé sur comment, aussi, on trouve, dans un certain pays, l'Allemagne d'après-guerre, et plus généralement dans une certaine époque symbolisée par 68 et les soixante-huitards, des prémices de notre société actuelle, que l'on vit, ou plutôt subit. Et il nous apostrophe : "Qu'avez-vous libéré : les structures ou le marché"? Ou comment se fait-il, en cherchant sous les pavés la pancarte qui interdit d'interdire, on soit arrivé dans une jungle de liberté surveillée ? À une soumission à l'ordre établi, à un conformisme et une passivité généralisés ?

On imagine bien que le questionnement de Caspar Langhoff ne va pas se terminer là. On suivra avec intérêt son parcours artistique. Un rendez-vous est déjà fixé : le bien nommé Festival Emulation à Liège, la saison prochaine.

Des gouttes sur une pierre brûlante
Bruxelles - Belgique Du 12/04/2012 au 17/04/2012 à Du Je au Lu : 20 h 30 (sauf Di) L'Epongerie rue des Grands Carmes, 22 à 1000 Bruxelles Téléphone : +32(0)2 0494639584.  

Des gouttes sur une pierre brûlante

de Rainer Werner Fassbinder

Comédie Théâtre
Mise en scène : Caspar Langhoff
 
Avec : Gabriel Da Costa, Aurore Fattier, Marie Luçon, Jean-Benoît Ugeux

 

Scénographie, décor : Caspar Langhoff

Costumes, régie : Fabrice Imbert

Son : Anton Langhoff

Assistanat, production : Leïla Di Gregorio

 

 

 

Durée : 1 h 30 Photo : © Caspar Langhoff  

Création-production : Little Big Horn asbl

Soutien : Ministère de la Communauté française de Belgique-Service du Théâtre, Agence Wallonie-Bruxelles, Théâtre-Danse

Lire : Werner Fassbinder, Gouttes dans l'océan, Paris, L'Arche, 1987  (traduction française : Jean-François Poirier)

L'Epongerie (en plein centre touristique bruxellois) se défend d'être un théâtre mais plutôt "lieu de vie artistique" autour du peintre Arié Mandelbaum, avec une "salle des comédiens", lieu dit improbable mais occupé intelligemment.

Rainer Werner Fassbinder (1945-1982) avec l'Antiteater et l'Action-Theater a, de 1967 à 1971, produit et réalisé 8 pièces (et 8 adaptations) dont "Tropfen auf heissen Steine" est la première. Sa production en 13 ans : environ 50 films (courts et longs métrages, vidéos, séries télé) et 30 pièces de théâtre et radiophoniques !