Opéra - Paris
Cavalleria Rusticana/Pagliaci
La passion vériste enflamme la Bastille
Par Noël TINAZZI
« L'auteur a voulu peindre une tranche de vie. Il a pour conviction que l'artiste est un homme qui doit écrire pour les autres hommes et s'inspirer de la réalité ». Tout est dit (ou plutôt chanté) par le clown Tonio sur l'esthétique vériste dans le prologue de « Pagliacci » sur quoi s'ouvre le spectacle de l'Opéra Bastille. Deux opéras sur et pour le peuple du Sud de l'italie, le Mezzogiorno déshérité, laissé pour compte dans le boom que connaît la péninsule après son unification politique. Des contrées isolées aux moeurs rudes où il n'y pas de vie privée, où tout se passe sur la place publique (d'où l'importance du choeur omniprésent dans ces opéras), où l'amour est ombrageux, la jalousie homicide et la justice immédiate.
En France cette « esthétique du coup de couteau » a pour nom naturalisme et pour icône la « Carmen » de Bizet. En Italie, c'est donc « Cavalleria rusticana » (1890) de Pietro Mascagni et « Pagliaci » (1892) de Ruggero Leoncavallo. « CavPag » pour les initiés. Le « package » des deux opéras relativement courts (1h30 pour le premier, une heure pour le second) souvent donnés à la suite l'un de l'autre comme le fait l'Opéra Bastille forme un tout emblématique de la musique italienne fin du XIXème siècle.
Dans la veine du romancier Giovanni Verga dont une des nouvelles de « La Vita dei Campi » fournit le livret de « Cavalleria Rusticana », les deux compositeurs veulent sortir l'opéra des bonbonnières dorées où il était confiné faisant la part belle aux héros aristocratiques, historiques ou mythiques. Avec leur action concentrée en un seul lieu et seule journée, et leur dénouement fulgurant et violent, les deux opéras sont des coups d'essai et des coups de maître pour leur jeune auteur (27 ans pour Mascagni, 35 pour Leoncavallo). Ils leur ont valu un succès foudroyant, planétaire et pérenne, jamais plus renouvelé dans la suite de leur carrière.
A la Bastille, les deux oeuvres séparées par l'entracte ont une direction musicale commune, celle fougueuse de Daniel Oren, familier du répertoire, à la tête de l'Orchestre et du choeur de l'Opéra de Paris en grande forme. Un metteur en scène commun également, Giancarlo del Monaco, lui aussi spécialiste du genre, dont les références au cinéma sont patentes. Commune enfin, toute l'équipe technique, décors, costumes, lumières. Et pourtant, les deux spectacles baignent dans des tonalités très différentes, c'est ce qui fait l’intérêt de cette production qui entre au répertoire de l'Opéra de Paris.
Esthétique noir et blanc du cinéma néoréaliste pour "Cavalleria Rusticana" (en français « chevalerie rustique »), les codes archaïques de l'honneur chevaleresque étant les ressorts de l'action de ce mélo flamboyant qui se situe sur la place d'un village de Silice écrasée de soleil, un dimanche de Pâques. Devant les villageois atterrés, tous vêtus de noir, en violent contraste avec le décor minéral de pierre blanche éclatante, la paysanne Santuzza se venge de son amour malheureux pour le vigneron Turiddu et fait assassiner sa rivale par le mari trompé d'icelle.
Une fois n'est pas coutume à l'Opéra Bastille, l'oeuvre est prise au premier degré, tragique jusqu'à l'overdose. Dans le rôle de l'amoureuse bafouée, la soprano Violetta Urmana est absolument déchirante tandis que les violons se déchaînent sur cette accumulation écrasante de malheurs qui laisse le public pantelant.
Plus intéressant scéniquement, « Pagliacci » (en français « Clowns ») se situe, lui, en Calabre, et présente un spectacle de théâtre dans le théâtre, placé ici dans une ambiance années cinquante. Une troupe de comédiens ambulants de la commedia dell'arte stationne leur roulotte-theâtre sur une place de village, sous de grandes affiches de « La Dolce vita » avec Anita Ekberg s'ébattant dans la fontaine de Trevi (d'autres images de films de Fellini comme « La Strada » ou « Les Clowns » auraient été plus appropriées, mais passons...). Les villageois qui se pressent au spectacle forment le choeur, suivant avec passion les affres du héros malheureux, le clown Canio, chef de la troupe, lequel joue le rôle de Pagliaccio (Paillasse), trompé à la scène comme à la ville par sa femme, la volage Nedda, sa Colombine. Le réel et le théâtre vont se rejoindre dans la bouffonnerie qui se donne en costumes ce soir-là, Paillasse ne se contentera pas de feindre de tuer Colombine, il la tuera pour de vrai ainsi que son amant … Au grand émoi du public, trompé lui aussi, qui trouve la pièce vraiment très bonne !
Le public de la Bastille aussi, la trouve très bonne, d'autant plus que la musique est plus nerveuse et la mise en scène plus exigeante. Meilleurs comédiens aussi les chanteurs : la jeune soprano Brigitta Kele qui compose une femme adultère torride et le grand ténor russe Vladimir Galouzine qui en rajoute dans son grand air du clown triste « Ridi Pagliaccio » (« Ris Paillasse !). Mais le vérisme ne lésine pas sur le pathos !





