Critique - Théâtre - Bruxelles/Forest
Rail Gourmet
Recherche bonheur, désespérément.
Par Suzane VANINA
"Rail Gournet" c'est d'abord une entreprise de restauration (siège social à Londres, succursale Rail G. Belgium), un traiteur grand modèle qui fournit en repas l'Eurostar, le Thalys, la SNCB. C'est aussi le titre d'une pièce de théâtre dont Rail Gourmet est le cadre, symbole d'une activité peu visible, monotone avec ses gestes répétitifs, une fabrique de préparation-livraison de repas, version actuelle du travail en usine.
Ce produit culturel tout à fait original, est proposé par la jeune compagnie belgo-hollandaise Wunderbaum qui s'est spécialisée dans l'occupation de lieux insolites avec des spectacles engagés traitant principalement de problèmes sociaux et/ou actuels. Ici dans le lieu tout nouvellement aménagé, "Le Brass", à côté des expos du "Wiels", sur le site des anciennes brasseries Wielemens à Forest/Bruxelles. Si un cybercafé et un foyer sont situés sous l'imposante "salle des machines", c'est dans celle-ci qu'a été aménagée un endroit polyvalent, encore occupé en partie par les machines industrielles, classées comme l'ensemble du site. C'est dire que le dépaysement est garanti.
Nous sommes tout près de la gare importante en échanges nationaux et internationaux de Bruxelles-Midi, proches des trains dont les passages constitueront une bande-son naturelle et il sera question, in situ, des vies souterraines, ignorées des voyageurs, au service d'une activité qui assure cependant leur nourrissage, tous les jours.

Entre présent sécuritaire et futur incertain, la pulsion de l'appel du large...
Sous les rails, la rage... de vivre et d'être heureux ! Nous pénétrons dans le quotidien de Gabby (Winne Dierickx dans le rôle), jeune préposée à l'Emballage -confection et mise en barquettes des repas- chez Rail Gourmet et, par ricochets, dans celui de ses collègues, ami/e/s, amant et... famille d'amant. Pour s'exprimer, Gabby préfère écrire des lettres, à ses collègues, ami(e)s, amant. Elle rêve, toujours en recherche d'évasion, de décrochage, et en même temps pourtant d'amitié et d'amour solides.
Dans le cadre d'un reportage sur le bien-être au travail un écrivain, Robbert (Walter Bart), va l'interroger... et plus, car affinités il y a. Son épouse, Rebecca (Maartje Remmers), une eurocrate, est bloquée, à la fois dans sa relation avec Robbert et... dans le Thalys qui doit l'amener à Strasbourg. Elle sera réconfortée par Kristian (Matijs Jansen) qui l'accueille dans sa cabine de conducteur de train.
Une histoire, avec ses liens et ses ramifications, est racontée en trois actes et pourrait ressembler par moments à une comédie triangulaire, n'était la forme tout à fait étonnante qui renouvelle les codes de la comédie: un mélange de textes de formes variées, d'adresse au public pris comme témoin, de chant, danse et musique live, de film.
On n'oubliera pas de sitôt la scène dans la cabine du conducteur, avec effet de miroir, vue sur les lumières des voies de chemin de fer, et séquence filmée illustrant les désirs secrets des deux personnages muets. Une petite merveille de sobriété et d'efficacité. Ni, non plus, la version pour le moins personnelle de "Stand by me" par l'époustouflante comédienne-chanteuse Winne Dierickx, ni, encore, le trio d'excellents comédiens qui l'entourent !
Ce sont des problématiques nouvelles qui sont abordées: le renversement des rôles familiaux, les enfants fabriqués (bébés-éprouvettes), le stress au travail, la poursuite du bonheur à tout prix, la solitude urbaine, la difficulté des échanges directs entre les personnes... du vécu, en 2010, et - hasard ou pas - en prise directe avec l'actualité ferroviaire.
Suzane VANINA, Bruxelles










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