Dans le volume III (1949-1956) des œuvres complètes d'Albert Camus publiées dans la Bibliothèque de la Pléïade (Gallimard), les repères sur la vie et les faits marquant de l'auteur font état des répétitions des 'Justes' en Octobre 1949 à Paris. Et de la création de la pièce à Paris le 15 décembre suivant « au théâtre Hébertot, dans une mise en scène de Paul Oettly, avec Serge Reggiani et Maria Casarès dans les rôles principaux. Camus y assiste malgré un état de santé très précaire. La pièce connaîtra, selon son expression, un 'demi succès' », peut-on lire dans la Pléïade.
Reggiani est alors Ivan Kaliayev, l'un des conjurés par lequel les questions morales et existentielles vont exploser. Porteur et lanceur désigné de la bombe qui doit tuer le grand-duc Serge se rendant au théâtre en carrosse, il renoncera une première fois voyant qu'aux côtés du grand-duc se tiennent deux de ses enfants. Maria Casarès est Dora, la conscience de l'organisation terroriste, la femme qui sait qu'elle soulève les passions mais qui sait aussi 'recadrer' les esprits. Une autre grande figure du théâtre est alors dans la distribution, Michel Bouquet. L'acteur est Stepan Fedorov, rival de Kaliayev dans la conscience terroriste du groupe et auprès de Dora.
Dans « Les Justes », Camus décortique ou interroge sous tous les angles le débat éternel de la légitimité de l'attentat/crime contre un pouvoir absolu, une dictature. C'est un débat d'idées qui, pris comme tel, peut faire un théâtre ennuyeux. Ici, dans la mise en scène de Stanislas Nordey, c'est tout le contraire. Les combats intérieurs que se livrent les héros de la pièce sont passionnants. On entend clairement leurs doutes, leurs désirs, leurs pulsions. Entre leur idéal d'un monde meilleur et leur peur de se tromper, tout cela reste, ici, d'une actualité étonnante, éclatante.
Le metteur en scène a fait le choix d'installer la pièce hors du temps, hors d'une époque pour être au plus près de l'universel. Pas de reconstitution vériste dans la scénographie. Le plateau reste quasiment vide avec, en fond de scène, un mur percé d'une porte façon sas, accessible par un petit pont que l'on peut dire suspendu, permettant les entrées/sorties des protagonistes.
Dans ce décor proche de l'abstraction, les comédiens en redingote sombre ont quelque chose du théâtre No dans leur gestuelle (plutôt stylisée). Et ils sont remarquables. Emmanuelle Béart, dont c'est le retour sur une scène après une grosse douzaine d'années d'absence, se montre parfaitement à l'aise, convaincante. Tout comme Vincent Dissez (Kaliayev), Frédéric Leidgens (Annenkov) et encore Wajdi Mouawad (Stepan Fedorov) même si celui-ci se montre parfois plus emporté par son rôle que les autres. Cette rigueur imposée par Nordey sert magnifiquement ce spectacle. Le texte ne semble pas avoir pris une ride. Rare.
Jean-Pierre BOURCIER, Paris










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