Entrer dans l'univers d'Ilka Schönbein nécessite un abandon total de ses repères, et un esprit prêt à basculer dans la fantaisie le temps d'un rêve. Ou d'un cauchemar. Il y a quelque chose de déroutant chez cette petite femme tout en os, et comme tout ce qu'on ne comprend pas, d'effrayant.
Dès l'entrée, le public est accueilli par une sorte de M. Loyal inversé: Alexandra Lupidi, mezzo-soprano et poly-instrumentiste. En queue de pie et haut de forme noirs, visage blanc et voix grinçante, elle somme d'applaudir les retardataires, qui courent se trouver une place en riant nerveusement. Comme dans un cabaret de minuit, elle joue un petit air entêtant sur un minuscule clavier. Pendant ce temps, sur un praticable, Ilka Schönbein ne bouge pas. Figée dans une position disloquée, une jambe raide, tendue sur le côté, elle épluche consciencieusement une pomme. Le visage couvert d'un masque blanc inquiétant, elle est légèrement courbée.
Soudain, ce corps-marionnette s'anime: par gestes saccadés, elle donne vie à un tutu de danseuse qu'elle sort de sous sa robe. Ses pieds, chaussés de ballerines, entament une série de pointes, et l'illusion opère. Le spectateur, hypnotisé, ne voit plus que cette petite danseuse qui s'agite. Et Ilka, voix expressive à l'accent allemand prononcé, entame sa première histoire, celle de cette ballerine qui voulait devenir ballereine, et qui a finit balleruine. Le thème de la mort est omniprésent: le spectacle est un hommage au père de l'artiste, qu'elle a perdu en pleine création du spectacle.

Le corps est ainsi au centre de l'espace. D'abord, parce que la tragédie de sa décrépitude est fondatrice d'un questionnement métaphysique, qui est au cœur de cette création. Ilka Schönbein s'interroge sur la mort, mais aussi sur la place de l'esprit dans cette enveloppe corporelle. Elle prête avec finesse une âme humaine à un âne. Métamorphosée en animal, elle parvient à émouvoir le public sur les malheurs de cet âne qui découvre son reflet dans une fontaine ou qui n'arrive pas à jouer du luth. Ensuite, parce qu'Ilka Schönbein maitrise le sien de manière incomparable et frôle l'irréel. Son corps se fond avec ses marionnettes et l'illusion est totale. Il ne lui sert plus d'enveloppe, mais d'instrument de son art à part entière.
Les contes surgis de l'imagination d'Ilka Schönbein n'ont pas de lien évidents, ne racontent pas vraiment une histoire cohérente. La mort et les pommes semblent être les deux fils rouges du spectacle. Malgré une dégustation du fruit et de cidre proposée au public, une barrière infranchissable subsiste entre celui-ci et la scène. Le spectateur français n'est peut-être pas prêt à encaisser une dissolution plus avant de cette limite traditionnelle. Les marionnettes ensorcelantes l'entrainent dans un univers sombre et inquiétant, mais l'adulte qu'il est s'accroche à ses repères rassurants et ne se laisse pas facilement embarquer. Difficile d'aimer ou de détester cette pièce déroutante. Il faut la vivre et tenter de la suivre.
Marie GERHARDY, Paris









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