Grosse attente à l'Opéra de Paris pour le lancement du cycle mythique écrit et composé par Richard Wagner, « L'Anneau du Nibelung », « festival scénique en un prologue et trois journées », le tout formant un maelström musical et dramatique qui n'a pas été donné dans l'institution nationale depuis 1957. Au prologue, « L'Or du Rhin », donné ce mois de mars à la Bastille, succèderont « La Walkyrie » au mois de juin, puis les deux derniers volets (« Siegfried » et « Le Crépuscule des dieux ») au printemps 2011.
Généralement, ce prologue (créé en 1869 à l'Opéra de Munich) est traité comme une pièce d'exposition avec l'apparition des thèmes dramatiques et musicaux - les fameux leitmotivs associés aux personnages - qui seront repris et développés dans les trois autres volets. A charge pour les metteurs en scène qui s'y risquent de mettre en place une imagerie qui tiendra la route jusqu'à l'apocalypse finale avec des interprétations tour à tour symbolistes, folkloriques, romantiques, conceptuelles ...
A la Bastille, le metteur en scène allemand Günter Krämer se place d'emblée sur le terrain politique et montre l'âpreté de la lutte pour le pouvoir qui se joue dans cet opéra en quatre scènes où ne s'affrontent que des créatures inhumaines, au sens propre et figuré du terme. En haut : les dieux, avec à leur tête l'insatiable Wotan auquel les géants ont construit un palais céleste le Walhalla et qui viennent violemment réclamer leur tribut. En bas : les nains, esclaves du Nibelung Alberich, lequel a dérobé aux filles du Rhin l'or aux pouvoirs magiques, objet de convoitise et de destruction. Entre ces deux mondes, se glisse Loge, le rusé dieu du feu, un passeur dont Günter Krämer a fait un clown façon Emil Jennings dans « L'Ange bleu ».

Puisant dans le cinéma allemand des années trente (Fritz Lang, Pabst, Leni Riefenstahl), le metteur en scène crée des images très personnelles, parfois réussies, souvent absconses. Une constante dans ce collage hybride, compliqué à plaisir, où s'empêtrent parfois les chanteurs, la mise en exergue de la violence qui atteint son climax lorsque Wotan arrache littéralement à Alberich son doigt avec l'anneau. Beaucoup moins probante, la scène où les géants viennent réclamer leur dû en militaires cagoulés lançant des tracts sur la salle ébahie de la Bastille avec un texte qui rappelle en quatre langues à Wotan le pacte signé avec eux. Ou encore, l'escalier géant gravi au finale par les dieux secondés par des athlètes très J.O. de Berlin 1936, portant des lettres gothiques géantes formant le mot « Germania » (la cité idéale voulue par Hitler) en lieu et place de « Walhalla ».
Incontestable en revanche, la direction du jeune chef Philippe Jordan, récemment nommé directeur musical de l'Opéra de Paris, qui confère à cette partition foisonnante sa puissance et sa richesse. Et tient sans faillir tout au long des deux heures trente de musique ininterrompue l'Orchestre de l'Opéra de Paris pour la première fois affronté à ce morceau de bravoure.
Globalement de bonne tenue, la distribution vocale n'apporte pas de révélation. Mention toutefois au baryton Peter Sidhom d'une grande maîtrise dans le rôle ingrat du nain Alberich, au ténor Kim Begley qui compose un Loge tout en nuances, et à la mezzo française Sophie Koch qui s'impose en Fricka, l'épouse exigeante de Wotan.
Noël TINAZZI, Paris









sur DailyMotion


