Critique - Théâtre - Tournai
Un homme debout
Confession document en vue de réinsertion
Par Michel VOITURIER
« Un homme debout » est par essence un spectacle atypique. Il est confession autobiographique d’un individu mais aussi mise en représentation d’un personnage incarné par lui-même. Il appartient donc de manière ambiguë à la performance, à la conférence, à un seul en scène. Il est documentaire réaliste et fiction transposée par l’ellipse du temps.
Il combine la sincérité du discours direct quasi brut, éprouvant, émouvant et la fabrication d’une interprétation par un comédien qui élabore son jeu avec un metteur en scène. Il est catharsis pour celui qui se met en danger sous les projecteurs et devrait l’être pour les gens qui le regardent assis dans leurs fauteuils.
Le parcours de vie de Mahy est chaotique. Il tombe dans la délinquance très jeune. Il s’embarque dans des aventures violentes au point de finir par être accusé de meurtre. Il passe 18 années de son existence derrière les barreaux de différents pénitenciers. Il éprouve la solitude absolue. Celle de la famille qui renie, celle des incompréhensions du système judiciaire et pénal depuis les interrogatoires jusqu’au jugement du tribunal, celle des cellules d’isolement où on est coupé du monde extérieur et de son évolution. Celle de celui qui a appris qu’en prison « on peut tout se procurer sauf de l’aide ».
À l’intérieur du rectangle blanc symbolique qu’il a tracé lui-même sur le plateau dès son entrée au moyen de ruban adhésif, Mahy adulte retrace les épisodes de la biographie de Mahy ado. Il va et vient dans cette cellule imaginaire, fauve en cage, désespéré cloîtré au point de songer au suicide, révolté privé de moyens d’expression, angoissé par des questions sans réponses, dépossédé de contacts avec les hommes et les événements. Il raconte tandis que par intermittence des images vidéo de prisons, des fantasmes concrets créent un décor fluctuant.

Entretenir l'espoir
La seule force qu’il conserve plus ou moins intacte, c’est l’espoir. Un espoir qui va s’accrocher, après quelques années de vide total, à une Bible abandonnée par un aumônier, puis à une radio dont il peut enfin disposer. Grâce à elle, il renoue avec le monde. Il se donne une culture que ses études interrompues après les primaires ne lui avaient pas donnée. C’est Eve Ruggieri qui le mène vers la musique. C’est Jacques Pradel et d’autres qui apportent des bribes hétéroclites de savoir. C’est la voix sensuelle de Macha Béranger qui répond aux paumés de la nuit…
La lecture l’emmène aussi plus haut. Il lit Simenon, l’épopée du bagnard Papillon et n’importe quoi que fournit la bibliothèque du lieu. Il parvient à trouver un partenaire pour jouer aux échecs à travers les murs de sa cellule. Il aboutit à ce que quelqu’un lui avait prédit : « Quand tu auras appris à te connaître, il te faudra tomber ton masque ». Peu à peu il tire la conclusion qu’il est le seul coupable de ce qui lui est arrivé. Il parvient à comprendre et assumer sa responsabilité.
Libéré, il ne trouve évidemment que des boulots précaires. Il a néanmoins aujourd’hui, à 42 ans, la possibilité offerte de passer de l’autre côté en devenant éducateur dans un centre fermé pour mineurs délinquants. Il tire de tout cela une morale qu’il prêche au public, surtout jeune, pour que d'autres ne chutent pas comme il a chuté.
L’ambigüité subsiste tout au long du spectacle. Nous savons ce qu’il a commis réellement et nous le voyons mimer aujourd’hui son passé. Nous passons de la réalité agressive au didactisme sobre de la réalisation par Jean-Michel Van den Eeyden. Nous sommes sensibles à la sincérité du propos dépouillé en final de tout manichéisme et conscients de l’une ou l’autre maladresse d’interprétation de celui qui n’est pas comédien professionnel. Demeurent ses derniers mots, résumant en quelque sorte la démarche, mots qui expliquent qu’il ne viendra pas saluer, par respect pour ses victimes.
Michel VOITURIER, Bruxelles













