Publié le 9 mars 2010
Quatre pauvres et quatre riches. Aucune possibilité de se croiser. Yann Reuzeau révèle en deux volets les rouages de ces univers extrêmes, dévoilant par la même occasion leurs similitudes. Avec justesse et réalisme, les comédiens réussissent l'exploit de ne jamais tomber dans la victimisation.

 

D’inquiétants bruits de voitures, une toux sèche. Un matin comme un autre, sous le périphérique, pour trois clochards. Trois générations, trois états de marginalisation. Bariton, depuis trente ans à la rue, s’acquitte comme il peut de son rôle de vieux sage résigné, ponctuant tout débat d’un paternel « tu ne sais rien toi ». Hector, depuis suffisamment longtemps à la rue pour ne plus espérer en sortir non plus, nourrit encore de la colère pour la société et des idéaux de dignité humaine. Enfin, Dylan, jeune homme naïf et surexcité, s’acharne à s’extirper de cette condition, et à amener ses amis avec lui. Ils accueillent depuis la veille Mélanie, une jeune intérimaire en situation précaire, qui se laisse aspirer par la rue, trop effacée pour lutter. Dans un décor plus que réaliste, les bouteilles de vins s’échangent, seul réconfort dans ces scènes de vie. Aucun misérabilisme, aucun cliché, juste une fenêtre ouverte sur un monde méconnu.

 

Alors, le décor change à vue, dans un demi-noir : un parquet et un rideau rouge remplacent le sol et les murs sales, les bouteilles et les livres écornés laissent la place à un mobilier design. Devant la scène, Bariton se transforme en Daniel, magnat de l’industrie : il se redresse, laisse ses guenilles pour un costume luxueux, et gomine ses cheveux. En un bond, le spectateur est à l’autre extrémité de la société, chez les ultra-nantis, monde tout aussi inconnu. Un drame se joue dans les hautes sphères : Daniel a créé et hissé sa société au sommet, mais un souci de santé le met quelques temps hors-jeu. Sa fille Carole en profite pour prendre les rênes, s’opposant violemment à son père dès son retour. Son frère Alain comprend qu’il n’existera jamais dans cet oppressant univers et abandonne pour se lancer en politique, mais il est rattrapé par les manigances de Carole. Eric, ancien trader, est également membre de ce cercle fermé, de cette « famille », qui appelle le président de la République par son prénom.

 

Ces deux mondes se méconnaissent totalement, séparé par un large continent, celui des gens « normaux », la classe moyenne. Dans les deux cas, un article de presse leur fera évoquer le monde opposé, avec naïveté et force clichés, prouvant une ignorance totale de la condition de l’autre. Et pourtant, le metteur en scène, Yann Reuzeau, révèle avec beaucoup de finesse et de subtilité les similitudes entre ces deux univers. Malgré eux, et totalement inconscients du phénomène, les puissants et les miséreux apparaissent identiques dans leurs faiblesses.

Voyage aux extrêmes de la société

La peur, d’abord, qui les gouvernent, peur de manquer pour les uns, de perdre pour les autres. Angoisse de laquelle découle le besoin d’en avoir toujours plus, des deux côtés du spectre de l’argent. Une interrogation permanente sur la dignité humaine les animent également : Hector se demande sans cesse comment rester un homme, tandis qu’Alain exprime la culpabilité de celui qui est né avec une cuillère en or dans la bouche et n’a jamais rien prouvé. Enfin, ils cachent leurs faiblesses en disant ne pas s’aimer, renier tous liens affectifs, mais laissent transparaitre une forme, si ce n’est d’amour, de solidarité entre eux.

Yann Reuzeau prend soin de ne jamais croiser les deux univers, évitant ainsi l’écueil de la relation victime/bourreau. Ces deux volets se suivent comme un feuilleton, par tableaux successifs, sans passages à vide. Le dosage de l’émotion est parfait, et ne glisse jamais vers l’apitoiement pathétique. Les excellents comédiens parviennent à rendre leurs personnages aussi vertueux ou méprisables des deux extrémités de l’échelle de l’argent, parce qu’après tout, la seule différence entre eux est « le jeu qu’ils ont reçu au début de la partie de poker », comme le souligne Daniel. Quatrième pièce du metteur en scène, troisième à explorer un drame de notre société, « Puissants et miséreux » est sans conteste réussi. Si, dans le deuxième volet, les comédiens crient un peu trop, leur justesse et leur enthousiasme maintient la pièce dans la catégorie des très grands spectacles.

Marie GERHARDY, Paris

Puissants et miséreux
Paris Du 19/02/2010 au 25/04/2010 à 21h (Dim à 19h) Manufacture des Abbesses 7 rue Véron, 75018 Paris Téléphone : 01 42 33 42 03. Site du théâtre Réserver  

Puissants et miséreux

de Yann Reuzeau

Théâtre
Mise en scène : Yann Reuzeau
 
Avec : Jean-Luc Debattice, Marine Martin-Ehlinger, Damien Ricour, Morgan Perez, David Nathanson, Sophie Vonlanthen, Romain Sandere

Création lumière : François-Eric Valentin

 

Décors : Jack Percher

Durée : 2h Photo : © DR