Le dernier voyage de Gabi
Publié le 8 mars 2010
Mohamed Habassi, avec « Le dernier voyage de Gabi », dénonce les clichés en réussissant l’exploit de ne pas lui-même y sombrer. Un beau texte pour un acteur et une voix, qui se pose de bonnes questions.

« Je veux que vous partagiez ma colère », tempête Gabi dont l’ombre se découpe dans un cercle de lumière bleue. Mort, ce fils d’immigré tunisien se laisse aller à sa rancœur, alors même qu’il avance vers le néant. Il raconte dans les grandes lignes son parcours qui se termine sur un malentendu à Guantanamo et son sentiment d’avoir été trahi par le grand mensonge de l’intégration. Des battements de cœur résonnent, avant de s’éteindre. Une voix lui propose alors un marché : s’il écrit ses souvenirs, il pourra retourner sur terre parmi les siens.

« Le dernier voyage de Gabi » aurait pu être un recueil de clichés dégoulinants de bons sentiments sur la tolérance. Mohamed Habassi livre pourtant une analyse fine de l’échec d’une intégration à travers l’introspection de son personnage principal.

Dans une djellaba orange revisitée façon bagnard américain et évoluant dans un décor minimaliste, Gabi décortique toutes les formes de racisme, de la plaisanterie grasse à la justification intellectuelle, en passant par les remarques naïves de proches ignorants l’implication de leurs propos. Il révèle le paradoxe selon lequel chacun doit se conformer à une norme alors même que la société renvoie sans cesse aux immigrés le reflet de leurs différences physiques, religieuses, culturelles… En interrogeant notre devise, « Liberté, égalité, fraternité », Gabi s’attaque à tout le monde : aux Français, mais aussi à ses propres parents, tout autant pétris de préjugés.

Chronique d'une intégration échouée

Le personnage de Gabi témoigne également de l’expérience de la parole libératrice. Si les mots viennent difficilement au début, il va se prendre au jeu et ses souvenirs vont bientôt affluer, soutenus par la projection de vidéos de Systaime, un jeune vidéaste parisien. Comme des flashs confus, les photos de famille et les paysages tunisiens s’enchainent en musique. Gabi raconte alors avec humour son adolescence au « tier-quar », la culture hip-hop comme héritage, et le sentiment d’étouffement permanent.

La critique de la société s’exprime aussi par quelques clins d’œil à l’actualité et surtout, moment fort du spectacle, par une chanson de Marijane Miracle, « Le livre de ta vie ». Illustrées là encore par une vidéo de Systaime qui rencontre un certain succès sur Internet, les paroles désabusées dénoncent le modèle de citoyenneté que la société tente d’imposer : « Je suis l’unique vérité », ou encore « Si tu ne crois pas au paradis, tu iras à Guantanamo ».

Un regret cependant : la fin, après une quasi-ellipse de l’âge adulte de Gabi et la question de l’identité et de la raison d’être de la voix très vite évacuée, laisse un peu le spectateur sur sa faim. Mais saluons ce texte, qui évite les écueils du réquisitoire bien pensant et sirupeux avec adresse.

Marie GERHARDY, Paris

Paris Du 17/02/2010 au 20/02/2010 à 19h Théâtre de la Reine blanche 2 Bis Passage Ruelle, 75018 Paris Téléphone : 01.42.05.47.31. Site du théâtre  

Le dernier voyage de Gabi

de Mohamed Habassi

Théâtre
Mise en scène : Pauline Moingeon
 
Avec : Cédric Tuffier, Pauline Moingeon

Costumes : Agnès Marillier

Lumières : Patrick Gomes

Vidéo : Systaime

Durée : 1h10