Critique - Théâtre - Bruxelles
Trois vieilles
Artisanat scénique et vieilles dentelles
Par Suzane VANINA
Tous les ingrédients sont là pour un début traditionnel : le château et son personnel dévoué, une sainte présence fantômatique, des princesses vierges à marier, des apprêts pour un Bal magique, le retour décevant. Sauf que : le château est décrépi, une ruine, qu'il ne contient que deux fausses aristos, jumelles octogénaires qui depuis longtemps ne sont plus vierges, aux apprêts & appâts poussiéreux avec une Cendrillon de service qui va livrer un très lourd secret après le Retour-du-Bal catastrophé, et aussi ...que le fantôme vénéré est une belle ordure. Rudes seront la décrépitude et la solitude !
Car l'écriture est de Jodorowsky (le pote à Topor) et la mise en scène de la Compagnie Point Zéro qui s'est déjà fait remarquer par un "Opéra Panique" et surtout l' "Ecole des Ventriloques" du même auteur (voir écho Ruedutheâtre). "Trois vieilles" est le dernier volet d'une sorte de trilogie, mais sans qu'il y ait de rapport direct entre les oeuvres sinon une véritable convergence d'univers fantastiques.

Le cadeau de Jodo
En 2004, Jean-Michel d'Hoop mettait en scène cet "'Opéra Panique". Depuis, entre Alejandro Jodorowsky et lui se sont nouées une telle confiance et tant de complicité que depuis c'est à lui, et en Belgique, que l'auteur confie la création mondiale de ses dernières oeuvres théâtrales. Celle-ci le fut l'été au Festival de Spa, puis reprise à Louvain-la-Neuve, et repart pour une série à Bruxelles avant une large tournée.
Ce conte moderne (où même le sponsoring est ridiculisé) tient, pour le fond, du drame familial tragi-comique et pour la forme, de la farce accentuée par la manipulation de pantins quasi grandeur nature. Les interprètes, polyvalents, ont acquis la maîtrise parfaite de cette technique en gardant leur part de création personnelle; ils sont à saluer bien bas : Cyril Briant, Sébastien Chollet, Pierre Jacqmin, Coralie Vanderlinden.
Ces comédiens-manipulateurs sont bi-corporels, pourrait-on dire, faisant la symbiose entre le vivant et l'inanimé. Le marionnettiste ne se cache plus mais assume parfaitement la dualité intrinsèque du propos, le jeu des apparences et de l'illusion à tous niveaux. Le castelet est devenu tréteaux, à tout faire, à tout imaginer, illustrant la même déchéance totale, y compris celle des sentiments et des échanges n'ayant plus rien d'humain dans cette oeuvre d'humour féroce.
C'est dire l'importance de la scénographie d'Aurélie Deloche et celle de la conceptrice des costumes et marionnettes, Natacha Belova. Son style se réfère davantage à la séculaire (et salutaire !) tradition tchèque, slave en général, du théâtre de marionnettes; celle aussi du film d'animation (Jiri Trnka, "La Laterna Magica"...) qui s'en inspira, plutôt qu'à la peinture, celle de Goya ou Ensor par exemple.
Ces modes d'expression artistique ont permis aux créateurs brimés de manifester leur sentiment de révolte contre l'Autoritarisme de régimes dictatoriaux et leur ont ouvert une possibilité de parole critique. Jodo cinéaste, bédéiste, "psychomage", poète...ET vivant au Chili, n'en est-il pas une autre illustration ? Mais il n'est pas interdit d'y voir aussi une métaphore de nos propres sociétés modernes vouées au culte de l'Apparence ou, pire, celle d'un monde finissant...
Suzane VANINA, Bruxelles









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