Critique - Théâtre - Bruxelles
Je ne suis jamais allé à Bagdad
Deux guerres en direct
Par Suzane VANINA
La guerre en Irak est omniprésente dans le nouveau logis. Scotché au petit écran, Lui, Rogério (David Leclercq), n'en perd pas une étape, ignorant complètement le véritable foutoir qui perdure. Elle/Gloria (Myriem Akheddiou), se perd dans des choix à faire : "appliquer de la cire ou du vernis sur le parquet ?". De petits détails pratiques en dramatiques échos de guerre, leur relation s'effrite...
Est-il vraiment un affreux macho accro à ce nouveau type d'assuétude et est-elle vraiment la compagne qui veut encore y croire et défendre cette relation aussi mal installée que les meubles ? Et s'il s'agissait tout simplement d'incompréhension de part et d'autre... Vivre à deux n'est simple pour personne. Leur relation ne parviendra à se réaliser vraiment que grâce à un fameux coup dur pour Gloria, un électrochoc moral venu de l'extérieur.
Les guéguerres conjugales sur fond de conflits sanglants vus comme la téléréalité : voyeurisme pour les uns, dégoût chez les autres. Cela peut se passer n'importe où un couple ordinaire a du mal à communiquer, à se comprendre, avec la télé et sa toute-puissance envahissante qui fait confondre la réalité avec le virtuel et mélanger les priorités.

Un auteur portugais, peintre minutieux du quotidien
Abel Neves (né à Montalegre/sud du Portugal), dramaturge contemporain parmi les plus joués dans son pays est inconnu en Belgique. Cette pièce est du reste une création mondiale. En quelques moments choisis, partant du concret, l'auteur s'attache à décrire les aléas de la vie en couple. Au-delà, pourtant, se profile une autre dimension, celle plus critique d'une mise en relief des petits et grands défauts des valeurs de la société actuelle.
C'est la mise en question d'une nouvelle Autorité, celle d'un média devenu incontournable, implanté dans le moindre foyer où il est devenu le premier interlocutreur au détriment de la personne humaine présente en "live". Le téléfilm et ses héros récurrents, la téléréalité et ses dérives, les jeux, les séries venues d'ailleurs devenus sacrés pour les uns, ou bien le JT indispensable pour les autres, avec son lot d'images choc, rejoignent la banalité du quotidien jusqu'à s'y confondre. Tout est banal, tout est drame.
Ce fut le coup de coeur du jeune metteur en scène Marcel Gonzalez, le hasard d'une rencontre entre un bouquin sur un rayonnage et une envie de monter un spectacle qui, tout en témoignant du monde d'aujourd'hui, apporterait tout de même une lueur d'espoir. Et, effectivement, l'invitation à "rêver d'un monde où chacun serait acteur et non plus spectateur de sa vie" a bien été rencontrée, grâce au talent de deux comédiens, épatants de justesse et de naturel, évoluant dans un contexte environnemental chaotique sur tous les plans.
Réaliste comme la mise en scène, la scénographie de Juliette Fassin exploite l'intimité du lieu, faisant des spectateurs, non pas les voyeurs d'un conflit à l'issue tragique, mais les témoins de l'évolution d'êtres bien vivants et plus proches, à tous points de vue.
Suzane VANINA, Bruxelles












