Critique - Théâtre - Mouscron
Marivaux 202
Des coulisses du spectacle à la violence du marivaudage
Par Michel VOITURIER
Au cœur de la création. Pour un public peu au fait de la façon dont une troupe travaille avant qu’une pièce ne lui soit présentée, « Le Jour de l’italienne » constitue une intéressante plongée dans la pratique quotidienne de l’élaboration d’un spectacle, depuis la première lecture à table jusqu’à la générale. Cela permet au profane de se faire une idée de la cuisine intérieure d’un processus qui s’avère parfois laborieux.
De la sorte apparaissent les tâtonnements du metteur en scène, les recherches des interprètes, les trouvailles suggérées ou refusées, le travail sur les voix et le corps. Au fil des séquences, les transformations se concrétisent. L’approfondissement des rôles, les costumes esquissés et retouchés, les éléments du décor construisant peu à peu l’espace… deviennent étapes incontournables avant la générale.
L’aspect humain des relations transparaît lui aussi. Jalousies à propos de la distribution, désir de prendre la vedette, difficultés à entrer dans la peau des personnages, découragements, doutes, enthousiasmes, conflits sentimentaux, humeurs changeantes ou caprices se partagent les moments mis en texte par les participants à cette prestation.
L’aspect documentaire et didactique est indéniable, plaisant, drôle même. Sans néanmoins parvenir à gommer l’aspect plutôt longuet de la prestation, d’autant que, comme souvent dans les créations collectives, le texte s’étire, se dilue et manque de densité dramatique.

L’amour mis à l’épreuve. Le texte de Marivaux, par contre, montre sa force verbale dès les premières répliques. L’intrigue de « L’Épreuve » est coutumière de l’auteur. Lucidor aime Angélique. Il est aimé d’elle mais veut s’assurer que ce sentiment lui est destiné et non pas nourri par sa condition d’homme riche. Il fait donc mine de vouloir faire de la belle l’épouse de son valet Frontin. Il met ce dernier en compétition avec le fermier Blaise, lui aussi épris de la jeune fille.
Comme Frontin a jadis conté fleurette à la servante Lisette, son déguisement fait long feu tout en restant source de quiproquos. Quant à Angélique, elle se débat entre tous ces prétendants, souffrant atrocement du dédain de Lucidor. La brièveté de l’œuvre en accentue la cruauté, comme dans des estampes de Goya. Et c’est cet aspect que la metteure en scène, Sophie Lecarpentier, met en évidence.
Les comédiens, avec lesquels la salle a fait connaissance durant la première partie du spectacle, se révèlent alors véritablement. Les tergiversations des répétitions deviennent affirmations nettes des rôles. Les tensions entre les protagonistes, les blessures qui s’ensuivent, le sadisme de celui qui manipule en bourreau les sentiments des autres, le désespoir, tout cela éclate avec une densité très contemporaine.
Plus question de joutes mondaines, de badinage de salon. Les voix sonnent en éclats. Les gestes menacent et l’on en vient aux mains à l’instar d’une bagarre de rue. Les êtres sont mis en jeu avec eux-mêmes. Ils sont fragiles, impitoyables, cupides, lâches, passionnés et malheureux quand bien même il s’agit d’une comédie qui se termine plutôt bien.
Michel VOITURIER, Bruxelles










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