Affabulazione
Publié le 5 mars 2010
Le mythe d'Œdipe deviendrait-il celui de Laïos ? Pasolini passe du parricide à l'infanticide.

Milan. Ou toute autre ville industrielle où pourrait s’exposer une famille bourgeoise à qui tout réussit. Les années 70. Ou toute autre époque dans laquelle Pasolini aurait pu vivre avant d’être assassiné. Un homme fait un rêve. Un éclat de vérité vient le transpercer, le transfigure et l’hypnotise. Le voilà condamné à voir ce qui, jusque là, était caché par le voile de la famille, de la réussite sociale et de l’ordre commun des choses.  Entre le spectre de Sophocle, l’incompréhension de sa femme, une voyante déboulonnée et un prêtre trop sage, il monologue sur l’amour et la haine envers son fils.

Le mythe d’Œdipe est renversé : ce n’est plus le rejeton qui est jaloux du père, mais celui-ci qui est jaloux de son fils, de leur pauvre ressemblance, de la perfection d’un corps innocent, d’un membre virilement dressé, de son amour pour une autre que lui. Œdipe tue son père et épouse sa mère pour mythologiser un complexe réel.

Ici, le père imagine de se faire surprendre par le fils alors qu’il fait l’amour avec la femme-mère, il s’exhibe dans un acte de masturbation et le supplie de lui montrer son sexe. Après l’avoir surpris nu avec une fille, il le tue. Remettant en question la vie à travers sa propre création, il justifie son meurtre non par un mythe, mais à cause de la dure réalité de tous les jeunes hommes envoyés à la guerre par leurs géniteurs, depuis des générations.

Oedipe à la renverse

Dussenne/Pasolini : une parole

Pasolini n’oublie jamais qu’il écrit pour le théâtre : la scène est là pour montrer la violence des rapports extrêmes, pour dévoiler les possibilités psychanalytiques des liens père-fils, pour faire résonner les sentiments au plus profond de notre intimité. Pasolini n’est pas dans le réalisme – en témoignent les nombreuses apparitions, pleines d’humour, de personnages décalés -, mais c’est dans la réalité crue et insondée qu’il puise ses « fabulations ».

Il expérimente une nouvelle forme de théâtre mélangeant la poésie comme lue à voix haute, et les conventions théâtrales. Le texte est porté par des acteurs à la présence physique très forte, mais sachant aussi donner toute sa place à la parole, véhicule de sentiments littéralement crachés à la figure.

"Je suis ici arbitrairement appelé à inaugurer un langage à la fois difficile et facile : difficile pour une société qui vit le pire moment de son histoire, facile pour les rares lecteurs de poésie". Sophocle fait bien de nous prévenir, et de clore cette œuvre assez hermétique par ces mots. Entre ces deux parenthèses, le spectateur reste accroché aux lèvres des comédiens, admirant leur performance autant que la force poétique de leurs mots. En effet, l’écriture ne permet pas la retenue, et, sur scène, tout est fracas, souffrance et mise à nu.

Dussenne dirige un jeu d’acteurs aiguisé, et nous amène à partager sa connaissance et sa passion pour un écrivain contesté et contestataire. Nous adoptons, puis attendons avec curiosité le deuxième volet : « Bêtes de style », création prévue en septembre 2010 pour l’Atelier 210.

Julie LEMAIRE, Bruxelles

Bruxelles - Belgique Du 23/02/2010 au 18/03/2010 à 20h30 Rideau 23 Rue Ravenstein, Bruxelles Téléphone : 02/5078361. Site du théâtre Réserver  

Affabulazione

de Pier Paolo Pasolini

Théâtre
Mise en scène : Frédéric Dussenne
 
Avec : Avec Louise Manteau, Fabrice Rodriguez, Ariane Rousseau, Renaud Tefnin et Benoît Van Dorslaer

Texte français Michèle Fabien & Titina Maselli

Scénographie Thibault Vancraenenbroeck

Lumières Renaud Ceulemans

Costumes Lionel Lesire

Musique originale Pascal Charpentier

Chorégraphie Laurent Flament

Assistante à la mise en scène Muriel Legrand

Régie générale Gauthier Minne

Habilleuse Carine Duarte

Stagiaire régie Marion Benhammou

Photo : © Émilie Lauwers  

La CINEMATEK présente un programme Pier Paolo Pasolini avec un CYCLE DE 17 FILMS et une CONFÉRENCE de Fabien Gerard.