Les Naufragés du Fol Espoir
Publié le 5 mars 2010
Dans son nouveau spectacle, le Théâtre du Soleil adapte Jules Verne et ressuscite une époque gorgée d’espoirs où l’homme avait une soif inépuisable d’aventures. Ce récit, pain béni pour l’imaginaire, mêle toutes les audaces du XXè siècle à l'aube, découvertes scientifiques, expéditions au bout du globe, essor du cinéma. Une fois encore, avec le plus grand art, le théâtre d’Ariane Mnouchkine réussit la même entreprise : insuffler confiance en l’humanité.

C’est l’été 1914, où brûle encore la candeur de la Belle époque. Au Fol Espoir, la plus fameuse guinguette des bords de Marne. Le patron, Felix Courage (Eve Doe-Bruce), se pique de cinéma. Tout comme Jean La Palette (Maurice Durozier), cinéaste, ancien de la Pathé, sa sœur, Gabrielle (Juliana Carneiro da Cunha) et leur assistant, Tommaso (Duccio Bellugi-Vannucini). Dans le vaste grenier au-dessus du restaurant, sur les heures creuses, ils se lancent dans le tournage d’un film. Et réquisitionnent dans l’aventure tout le personnel de l’établissement, des serveuses au chasseur, du sommelier au commis cambodgien. Le scenario du film, que dirige La Palette, épouse grosso modo l’intrigue d’un roman posthume, de Jules Verne. Terminé et publié en 1909 par son fils, Michel, il s’intitule Les Naufragés du Jonathan.

Nous sommes avec l’archiduc Rodolphe de Habsbourg-Lorraine, héritier du trône d’Autriche-Hongrie, et son cousin, Jean Salvatore de Habsbourg-Toscane. Dans le casting arrêté au Fol espoir, ce sont respectivement Josef, le serveur (Andreas Limma), et Monsieur Louis, le bonimenteur (Serge Nicolaï), qui leur prêtent leurs traits. Au balcon du palais, les deux héritiers rêvent d’un monde meilleur. Rodolphe veut conduire le royaume vers le socialisme, mais il est assassiné. On embarque ensuite sur un navire où se mêle à bord toute une société. Des riches capitaines d’industrie aux damnés de la terre, mais aussi des utopistes, des brigands enchaînés. Tous font route vers le cône sud de l’Amérique, la Patagonie. Là-bas, Chiliens et Argentins se disputent ces contrées volées aux indigènes, battues par les vents glacés, dans d’imbéciles querelles nationalistes que la Grande-Bretagne s’efforce de départager. Au passage du Cap Horn, comme Icare se brûle les ailes, le navire fait naufrage. Rescapés sur ce bout du monde désolé, les survivants tentent d’élaborer un nouveau contrat social.

Felix et Tommaso sont progressistes. Ils ont foi en l’humanité. Le journal éponyme entre les mains, entre deux scènes, Tommaso se tient informé de la course de l’Europe vers l’abîme. L’attentat de Sarajevo a déjà eu lieu, Jaurès est bientôt assassiné. Aux yeux de Jean, compte tenu de l’imminence de la guerre, l’achèvement du film est une nécessité plus impérieuse encore.

L'Espoir et le Soleil font vivre

A la date du 2 août 1914, jour de la mobilisation générale, Copeau consignait dans les registres du Vieux Colombier : « La guerre est déclarée. Ce que nous avons assemblé, préparé, construit pierre à pierre et avec tant d’amour va être anéanti ». Mais au terme du conflit, ce grand inspirateur d'Ariane Mnouchkine écrira ensuite : « Quand tout entrait dans la nuit, bien des esprits, bourrelés d’angoisse et menacés dans leurs attachements, ont eu une pensée pour ce petit théâtre naissant ou la poésie venait de briller. Et cette flamme, au cours de quatre années de guerre, ne s’est pas éteinte ».

Inlassablement et avec la plus grande maestria, Ariane Mnouchkine interroge l’art de la scène. Ses formes, ses buts. Question : Doit-on s’affairer de théâtre quand tout, autour, paraît s’obscurcir ? Réponse : Oui, plus que jamais. Tout aussi inépuisablement, semble-t-il, le Théâtre du Soleil, poursuit un autre but, plus politique : insuffler de la confiance, de la foi en l’humanité. Rendre heureux le plus de gens possible.

Avant de commettre le pire, le XXè siècle, peut être plus que d’autres époques, a nourri cet espoir en l’Homme. Dans un discours célèbre, Jean Jaurès s’adressait en ces termes à la jeunesse : « Ce qui reste vrai, à travers toutes les injustices commises ou subies, c’est qu’il faut faire un large crédit à la nature humaine ». « Cette confiance n’est ni sotte, ni aveugle, ni frivole », insistait-il. Or Ariane Mnouchkine ne cesse de rappeler que faire du théâtre est déjà, en soi, un acte de foi en l’humanité.

Mais il y a aussi, inébranlable au Soleil, la foi en l’art du théâtre. Elle se donne à voir, dans cette pièce, co-écrite par Hélène Cixous, en une mise en abîme au travers des personnages qui, eux, ont toute confiance dans le cinéma. « Quand je vois ces mots et ces êtres dans un bateau de bric et de broc avec de la neige en papier, je vois tout le début du XXe siècle. Ces gens si simples, si populaires, comment osent-ils lancer des boules de neige avec une soie levée sur des poulies pour faire une tempête ? », se demandait la metteure en scène lors des répétitions.

Dans un style d’époque, plus sobre, corseté et limpide, mais qui laisse très vite éclater toute sa puissance, la mise en scène donne la pleine mesure de cette confiance. Quand au choix de ce roman d’aventure de Jules Verne, c’est du pain béni pour l’imaginaire et l’enfance. D’autant qu’il vaut également pour métaphore, dès lors que, Ariane Mnouchkine le rappelle, « un comédien, comme tout artiste, est un explorateur ».

Hugo LATTARD, Paris

Paris Du 10/02/2010 au 30/04/2010 à 19h30 (Samedi à 14h et 20h, Dimanche à 13h) Théâtre du Soleil - Cartoucherie Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris Site du théâtre Réserver  

Les Naufragés du Fol Espoir

de Théâtre du Soleil

Théâtre
Mise en scène : Ariane Mnouchkine
 
Avec : Eve Doe-Bruce, Juliana Carneiro Da Cunha, Astrid Grant, Olivia Corsini, Paula Giusti, Alice Millequant, Dominique Jambert, Pauline Poignand, Marjolaine Larranaga y Ausin, Ana Amelia Dosse, Judit Jancso, Aline Borsari, Frédérique Voruz, Maurice Durozier, Duccio Bellugi-Vannuccini, Serge Nicolaï, Sébastien Brottet-Michel, Sylvain Jailloux, Andreas Simma, Seear Kohi, Armand Saribekyan, Vijayan Panikkaveettil, Samir Abdul Jabbar Saed, Vincent Mangado, Sébastien Bonneau, Maixence Bauduin, Jean-Sébastien Merle, Seietsu Onochi et la voix de Shaghayegh Beheshti.

Création collective : co-écrite par Hélène Cixous sur une proposition d'Ariane Mnouchkine

Musique : Jean-Jacques Lemêtre

Photo : © Michèle Laurent