Le monologue d’ "Alice au pays sans merveilles" est devenu trio vocal. Parodie du conte de Lewis Carroll, ce texte dérive tout au long de l’interminable descente du personnage à travers les travers de notre époque. Défilent alors les acquis de mai 68 qui ne furent pas tous faciles à obtenir et qui ne sont pas tous évidents, même aujourd’hui : libération de la femme, acceptation de l’homosexualité, égalité au sein du couple, émancipation des désirs… Portés par une musique planante, épicés d’allusions aux stéréotypes véhiculés par la tradition, les mots confrontent l’idéal et la réalité.
Les trois comédiennes en tenues fluo (qu’on reverra épisodiquement durant tout le spectacle comme accessoiristes, machinistes, témoins) réalisent un travail corporel dynamique. Les voix, même si parfois dans les aigus les sons dérapent, passent en revue des registres composites. La fusion du vocal et du gestuel crée un élan drôle autant qu’affriolant.
Avec "Je rentre à la maison" apparaît mieux l’ambiguïté d’une bonne partie du théâtre de Fo qui appartient à une volonté de conscientisation sociétale progressiste mais, qui, usant - et quelquefois abusant - des ficelles du boulevard, vire vers le caricatural au détriment de la critique politique. Stuart Seide a souligné le fait en plaçant en situation de travesti la protagoniste de ce monologue, mère de famille qui trompe son mari avec un homo bisexuel.
Certes, les éléments sont justes : usure du couple, routine conjugale, machisme des maris, esclavage ménager, fantasmes castrés… Tous composants de l’existence d’une majorité de femmes. Mais le retour au bercail après une fugue impulsive tient plus d’une résignation face à l’ordre établi qu’à une révolte salutaire. Sébastien Amblard réussit là une composition sobre et teintée d’une nostalgie subtile.

Le morceau de bravoure,"Couple ouvert à deux battants", a été attribué à Caroline Mounier (à la verve gouailleuse à la fois canaille et caustique) et à Jonathan Heckel (à la désinvolture prête à éclater en violence). Très différente de la version de Véronique Dumont qui se déroulait dans… une cuvette de WC, celle-ci utilise une mobilité de plateau au moyen d’accessoires et de décors sans cesse en déplacement. Elle ne gomme en rien la forme vaudevillesque de la farce. Au contraire.
La réticence de l’épouse à pratiquer l’amour libre vers quoi la pousse un époux volage afin de se donner bonne conscience n’évite guère les poncifs. Sans doute une bonne part des répliques est venimeuse ; sans doute l’opposition entre mauvaise foi hypocrite et spontanéité sincère crée les tensions utiles au comique de la situation. Reste un plaidoyer en faveur du respect amoureux de l’autre, une optique prenant pour cible le mâle prédateur par égoïsme, plaidoyer atténué par une écriture rappelant trop les moments sans surprise de « Au théâtre ce soir » à la télé. Sauf un ou deux brefs instants savoureux de mise en abîme.
Michel VOITURIER, Lille









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