Phèdre
Publié le 5 mars 2010
Comment jouer aujourd’hui une tragédie écrite du temps de Sénèque, pour qu’elle résonne aux oreilles de nos contemporains ? Un défi que relève avec succès Sylvie Dadoun qui met en scène une hypnotique « Phèdre ».

Une scène nue et blanche accueille les spectateurs dans la toute petite salle de « Théâtre du temps ». Cet espace vierge, utilisé dans ses moindres recoins, laisse place aux corps des comédiens et à leurs voix. Une musique inquiétante recouvre le plateau où une tragédie irréversible, inéluctable, se joue dans une tension entretenue par d’excellents comédiens.

Les personnages de ce mythe n’ont rien d’humain. Ils sont des extrêmes. Si Phèdre cède à la tentation, ce n’est pas par lâcheté mais par abandon, entier et puissant, à sa passion. Elle n’est d’ailleurs pas banalement amoureuse, attirée par un homme, mais par la pureté inattaquable qu’il incarne, ce qu’elle ne peut posséder. Cette dimension mythologique et tragique des personnages est poussée à son extrême dans cette mise en scène de Sylvie Dadoun. Les actions de ces deux héros ne sont plus à comprendre dans le cadre rassurant de la psychologie humaine, mais dans une abstraction, une idée mythologique et poétique. Ils sont comme contrôlés par leurs fureurs. Jusqu’à leurs très originaux costumes, prolongement d’eux-mêmes, créés spécialement par une école d’art à partir de dessins de la metteur en scène.

En extrayant ces personnages de l’ordre social, Sylvie Dadoun semble se demander sur quoi se base cet ordre. La norme de la cellule familiale vole en éclats dès lors que Phèdre désire son beau-fils. Sa nourrice, représentante des valeurs communes de la société, la juge. Le chœur est son écho. Figuré par une tenture qui ondule tel un animal étrange, mue par plusieurs comédiens invisibles, il s’exprime à plusieurs voix, chantées et parlées. Il est la vox populi, celle de la société, de la raison.

Hypnotique hystérique

Phèdre est certes folle, entièrement dévorée par sa passion outrageante. Dans ce rôle, la comédienne Sylvie Moussier impressionne. Le spectateur s’accroche à son banc pour ne pas être entrainé dans cette descente aux enfers. Impossible de comprendre ce personnage, qui éructe lorsqu’elle énumère les suicides qu’elle pourrait exécuter, et peu après se traîne par terre, le corps comme disloqué, en manque dans sa chair. Peu importe, elle n’est pas une femme, mais incarne la perfidie aux yeux de son mari et de la société. Dans la bouche de Thésée, Phèdre devient une force du mal. Son hystérie se justifie par son ascendance : sa mère, Pasiphaé, avait cédé au taureau blanc envoyé par Poséidon, et de cette union était né le Minotaure. Un corps nu féminin, coiffé d’une tête de taureau, viendra poétiquement danser sur le cadavre de Phèdre, comme pour clore une sentence méritée.

Quelques défauts mineurs n’entachent pas ce beau moment de théâtre. Une scène finale un peu longue, où la stylisation et l’épuration ne sont pas poussées à bout, par exemple. Ou encore quelques monologues un peu éprouvants, tels celui de Thésée, incarnation du mâle cruel, choix qui l’oblige à beaucoup crier et un peu surjouer. Mais la beauté et la force des deux acteurs principaux, Hyppolite (Paul Spera) et Phèdre (Sylvie Moussier) font décoller cette tragédie, portée par une mise en scène qui extrait les sentiments qui s’y jouent de tout espace-temps, touchant ainsi chaque spectateur.

Marie GERHARDY, Paris

Paris Du 11/03/2010 au 18/04/2010 à 20h, le dimanche à 18h. Théâtre du temps 9, rue du Morvan 75011 PARIS Réserver  

Phèdre

de Sénèque

Tragédie Théâtre
Mise en scène : Sylvie Dadoun
 
Avec : Paul Spera, Léa Altman, Yves Krähenbühl, Jean-Marie Burcuoa, Sylvie Moussier

Musique, création sonore : Laurent Maza

Chants : Sylvie Dadoun

Lumières : Laurent Maza et Sylvie Dadoun

Costumes: Gabriel Vacher, professeur d'arts appliqués, costumier (création) et Véronique Simon (réalisation) avec les élèves de 2ème année du lycée des métiers d'art La Source (Nogent-sur-Marne)

Durée : 2h Photo : © P. François