Critique - Théâtre - Bruxelles
Le rêve d'un homme ridicule
Certains diamants littéraires sont éternels
Par Suzane VANINA
L'oeuvre de Dostoïevski n'a pas fini d'intéresser. Rien qu'en Belgique et au cours de la même saison, on peut assister à deux reprises de versions scéniques très différentes d'un même texte, issu de son "Journal", et toutes deux à succès égal... Celle proposée par le Théâtre Le Public, tout en offrant l'intérêt particulier de mettre en scène Pierre Laroche par sa fille Sandrine - reprise en mars/avril 2010 - s'inscrit dans la lignée d'autres.
Attachons-nous plutôt à celle-ci où le héros est incarné par... une comédienne, tout en utilisant la même traduction française due à André Markowitz. Le propos daté 1877 reste tout à fait actuel, devient même inattendu et surprenant, grâce à une singulière remise en forme effectuée par cette jeune compagnie dont le nom, Eudaïmon, évoque "la bonne étoile"... et qui aime réunir les formes d'art les plus variées - y compris les arts martiaux - dans un projet commun.

La perfection fait surgir la provocation, avant d'amener à une réflexion....
L'argument est simple : un homme qui se trouve ridicule - mal dans sa peau, dirait-on à présent - décide en fin de compte de mettre fin à une vie lui paraissant vide de sens. Juste avant de rentrer dans son logis sinistre et solitaire afin d'y mettre son projet à exécution, son chemin croise celui d'un enfant en souffrance et cela déclenche chez lui un début d'émotion, le départ d'un rêve. Car, alors qu'il pense s'être suicidé, il s'est endormi, et son rêve sera décisif.
Une humanité consciente et généreuse ne serait que l'impossible songe d'un auteur quelque peu mystique. Individualisme, indifférence, insouciance devant le saccage de biens naturels ne font-ils pas partie des maux de ce siècle ? Naïma Ostrowski veut nous persuader du contraire. Aujourd'hui.
Naïma Ostrowski est ce qu'on peut appeler une merveilleuse actrice complète : douée d'une forte présence, elle joue de sa voix, de tout son corps, elle rend accessible à tous un texte qui ne l'est pas de prime abord. Sans qu'il soit fait appel à un déploiement impressionnant de technologie visuelle, sur un plateau nu, avec une chaise pour seul accessoire, elle captive sans désemparer pendant une bonne heure, qui passe...comme un rêve.
Elle est fort bien soutenue par un son en direct (minutieux travail de sa voix) et une bande sonore originale de Ludovic Romain, véritablement autre partenaire, ainsi que des éclairages très étudiés de Michaël Bridoux rappelant par moments le théâtre d'ombres.
Heidi Ostrowski, la metteure en scène, connait bien l'oeuvre de Dostoievski - elle fut du reste l'assistante de Serge Poncelet pour "Crime et Châtiment", vu à Paris et Avignon - et c'est la troisième des soeurs, Marielle Ostrowski, qui a imaginé un maquillage collant parfaitement au costume de Daniele Bossi pour composer un personnage androgyne, naïf et touchant. Tout cela constitue un magnifique travail d'équipe, au plus près de l'actrice, qui semble nous chuchoter à l'oreille des vérités premières et d'autres plus dérangeantes.
Suzane VANINA, Bruxelles









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