Après sa consécration avignonnaise et révélation au grand public avec sa trilogie composée D’une seule main, Au Monde et Les Marchands, et ses deux incursions brillantes sur le terrain des jeunes publics (Le Petits Chaperon Rouge et Pinocchio), Joël Pommerat aurait pu jouer la continuité et la prudence. L’auteur et metteur en scène a opté pour l’insolence et la rupture avec Je tremble (1 et 2), première création issue de sa résidence chez Peter Brook.
Il poursuit son questionnement et rompt avec sa conception frontale du rapport avec le public. Fortement influencé par son hôte, il décide pour sa nouvelle création, incontestablement la plus aboutie, de privilégier la multiplicité des points des vues des spectateurs en imaginant avec le scénographe Eric Soyer (aussi sculpteur des lumières) un plateau circulaire, une arène où vont se jouer des saynètes drôles (la séance avec les chômeurs...), souvent déroutantes (le chevalier espagnol, le maître qui fait une proposition indécente à son serviteur, la clocharde céleste…) et parfois dures (la mère qui ignore la mort de son enfant, un chef d’entreprise prêt à acheter d’autres vies pour sauver celle de son fils…).
Les scènes s’enchaînent sans lien apparent, sautant d’une époque à une autre, et pourtant se dessine une satire de notre société libérale où le marketing règne en despote et la réussite est érigée en culte. Les thèmes chers à Pommerat sont bien là, à chacun des spectateurs de remettre en ordre ce puzzle selon ses expériences, son vécu, son histoire intime.

Un théâtre de l’émotion
Il ne s’agit pas de suivre une histoire, mais de ressentir un moment intense porté par des comédiens terriblement justes, des lumières surnaturelles et des paysages sonores et olfactifs qui créent une ambiance de rêve éveillé, d’étrange réalité. Il est souvent difficile de raconter un spectacle de la compagnie Louis Brouillard, car il n’est pas aisé de verbaliser l’émotion, un sentiment des plus subjectifs.
Face à ces fragments de vie que l’auteur dit être réels (?), avoir existé (attention au redoutable maître de l’illusion !), chacun ne ressent pas la même chose, les grilles de lectures et les fantasmes divergent. Le public est mis en connexion avec le plateau comme rarement il est possible au théâtre et ce, grâce notamment aux micros des comédiens qui amplifient la moindre respiration, le moindre chuchotement.
Les changements de décors se font comme par magie. Essayer de comprendre est vain, il faut lâcher prise et se laisser subjuguer par cette prodigieuse et troublante proposition.
Emmanuelle DREYFUS, Paris










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