Gouttes dans l'océan
Publié le 22 février 2010
« Gouttes dans l’océan » détaille avec humour et cynisme les étapes d’une histoire d’amour, celle de Franz et Léopold, de la rencontre à la déchirure. Pour saisir les nombreuses références que Matthieu Cruciani, le metteur en scène, a intégrées, le spectateur gagne à connaître l’univers de Rainer Werner Fassbinder.

Léopold, la trentaine, invite un jeune étudiant rencontré dans la rue à boire un verre chez lui. Etrange proposition, d’autant que les ponts entre les vies de ces deux hommes, caricatures de leurs âges, ne sont pas légions. Le premier est l’employé modèle, stressé, attaché aux apparences et au mobilier design de son appartement, qui a atteint le stade où il prend « tellement peu de plaisir aux choses ». Le second est un peu bohème, un peu artiste, bourré d’idéaux et sans le sou, qui affirme que « les choses ne sont pas si importantes ».

 

Six mois plus tard, on les retrouve en pleine dispute conjugale, se tyrannisant à tour de rôle lors de querelles pleines de mauvaise foi et de cruauté, qui n’aboutissent jamais. Franz a perdu sa candeur. Il reproche maintenant à Léopold de ne « jamais s’intéresser aux choses importantes pour lui ». La critique de la perte de l’individualité dans le couple se mélange à une dénonciation pessimiste de la mentalité « petit bourgeois » qui menace lorsqu’on vieillit : propos intéressant, mais trop dilué pour prendre toute sa dimension.

 

L’image des trois télévisions et du grand écran qui trônent sur scène se brouillent. Les ex-compagnes de Franz et Léopold arrivent, et le jeu d’attraction-répulsion entre ces quatre personnages tourne au délire collectif. Les rires nerveux et les danses fiévreuses inquiètent, la bière coule, les couples s’échangent allègrement, jusqu’à la crise : Franz décède empoisonné, sans être pris au sérieux.

 

Ce monde des apparences est souligné par la mise en scène de Matthieu Cruciani. Il nous donne l’illusion d’assister à une sitcom. Le grand écran projette le numéro des épisodes, et une sorte de générique. La vidéo d’un feu de cheminée est, au choix, un élément du salon de Léopold, ou le décor d’un drame sentimental. Les images clichées d’une plage paradisiaque, diffusées à la fin, nous emmène encore dans un univers à l’eau de rose.

Un Fassbinder revisité

Enfin, l’action est entrecoupée de fausses publicités, annoncées par la projection du mot « RECLAME ». Vantant les mérites de produits variés, anti-transpirant, shampooing, barbituriques, leurs décors et personnages rappellent les Trente Glorieuses et le début de la société de consommation telle que nous la connaissons aujourd’hui.

Fassbinder, né en 1945 et mort en 1982 n’a pratiquement connu que cette époque et cette frénésie. Toutes les publicités terminent par le nom « Biberkopf ». Un roman d'Alfred Döblin a pour personnage principal un certain Franz Biberkopf, qui ne reconnaît pas Berlin à sa sortie de prison. Un passant lui explique alors que durant son incarcération, la ville a connu une expansion économique et que désormais, tout le monde court après la richesse. Rainer Werner Fassbinder, réalisateur avant d’être dramaturge, a fait en 1980 une adaptation de ce roman, destinée à la télévision, sous forme de série. Dans son édition de l’œuvre, Gallimard fait d’ailleurs suivre celle-ci d’un texte du réalisateur.

Cette mise en scène de la première pièce de Fassbinder, titrée à l’origine « Tropfen auf heissen Steine » (Gouttes d’eau sur pierre brûlante), déborde de références multiples. Elles donnent des indications sur les intentions du metteur en scène mais courent aussi le risque de rester mystérieuses et absconses.

Matthieu Cruciani oscille entre le comique et le drame psychologique, accompagnant par exemple la mort de Franz de « Pourquoi tu vis », la version française de « Porque te vas », interprétée par Jeanette Dimech. L’air est léger, mais les paroles françaises disent : « On t’a fait un monde trop petit pour tes idées… ». Des inspirations nombreuses et des critiques bien senties, mais qui ont le défaut de tenter de brosser tout l’univers de Fassbinder : le propos est dilué et le spectateur, au demeurant intéressé, sort un peu dérouté.

Marie GERHARDY, Paris

Paris Du 20/01/2010 au 06/03/2010 à 20h30 (samedi à 21h, dimanche à 15h) Théâtre Mouffetard 73 rue Mouffetard, 75005 Paris Téléphone : 01 43 31 11 99. Réserver  

Gouttes dans l'océan

de Rainer Werner Fassbinder

Théâtre
Mise en scène : Matthieu Cruciani
 
Avec : Yann Métivier, Julien Geskoff, Laetitia Le Mesle, Emilie Beauvais ou Christel Zubillaga

Collaboration artistique: Marijke Bedleem et Pierre Maillet

Décor et costumes: Marijke Bedleem, Matthieu Cruciani

Création lumières et vidéo: Richard Gratas

Musiques: Haendel, Elvis Prestley

Durée : 2h Photo : © Chantal Depagne/ Palazon