Publié le 9 février 2010
On connaît Michel Jonasz pour ses chansons qui ont fait de nous des joueurs de blues, des super nanas, nous entraînant un peu nazes dans la boîte de jazz. Depuis la rentrée 2010, l'artiste nous livre la part intime de ses origines avec l'histoire de son grand-père, Abraham, juif hongrois déporté à Auschwitz. Dans cette pièce musicale, mêlant humour, drame et poésie, "Abraham" est un hommage vibrant d'émotions. Une grâce infinie pleine d'humanité.

Lorsqu'il apparaît dans son trois pièces taillé sur-mesure, la moustache sombre et l'occiput dégarni, sur un fond sonore de bottes nazies fouettant l'air, les bras ballants, l'air résigné, on oublie immédiatement l'interprète fringuant des tubes jazzy. Michel Jonasz n'a pris de l'âge, il a bonifié, comme le bon vin, et nous offre la surprise de son talent d'écrivain au long cours sur une pièce d'1h 30.

Face à nous, un honorable monsieur à l'air gauche et bonhomme, Abraham, épicier mais surtout "cantor" dans les synagogues. Au crépuscule de sa vie, Abraham revient sur son existence : son exil de la Pologne pour la terre de Hongrie, la rencontre avec sa chère épouse Roseleïn, le bonheur d'être sept fois père, les longues conversations existentielles et drolatiques avec son meilleur ami Yassel sur le banc du village, puis la montée du nazisme et la déportation.

Dans un texte d'une grande beauté mêlant avec art la tragédie et la comédie, sans jamais tomber dans le piège du pathos, Michel Jonazs entraîne le public au cœur de la vie d'un homme. Se voulant un message de fraternité, "Abraham" ne s'adresse pas qu'à un parterre d'initiés au judaïsme, car comme le rappelle Michel Jonasz : aucune vie n'est plus importante qu'une autre, chaque vie est sacrée.

Rire, pleurer, aimer, mais en musique


Petit-fils de cantor, Michel Jonasz ne pouvait rendre hommage à son grand-père en se passant de musique et de chants. Habilement rythmée, la pièce se pare de compositions originales enregistrées spécialement à Budapest, et donne à Abraham une amplitude bouleversante. Avec Abraham, on aime, on rit, on pleure en musique. La catharsis crie dans chaque corde de violon qui chante les souffrances et les joies d'un peuple. Tragédie et comédie sont intrinsèquement liés dans le crissement de l'archer, faisant atteindre à chaque émotion un paroxysme unique.

 

Riche en émotions, Abraham nous fait rire, et même beaucoup. Parce que l'âme slave combinée à la culture juive engendre des scènes pleines d'un cabotinage délicieux. Les conversations existentielles entre Abraham et son ami Yankel naïf, hypocondriaque et chougniard sont des morceaux d'anthologie ! Bien sûr, dans Abraham, on pleure beaucoup aussi. On pleure la séparation des familles, le paradis perdu d'Abraham, les destins broyés, les fidèles se sentant abandonnés par Dieu :"Qu'avons-nous fait ? N'avons nous pas assez prié ? T'avons-nous déplu ?" S'y rendre sans mouchoir est une prise de risque.

 

Avec une mise en scène impeccable et admirablement jouée, la pièce de Michel Jonasz est une merveille à découvrir en ce début d'année. Abraham, qui en hébreu signifie "père de tous les hommes", est un appel universel à l'humanité, un cri déchirant dans le ciel, un devoir de mémoire à transmettre à chacun pour ne jamais oublier les dérives des extrêmes dans l'Histoire.

Marie-Pierre CREON, PARIS

Abraham
Paris Du 11/01/2010 au 29/03/2010 à 20h (Dimanche à 15h). Représentation exceptionnelle le 13 Mars à 14h30. Théâtre de la Gaîté Montparnasse 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris Téléphone : 01 43 20 60 56 . Site du théâtre Réserver  

Abraham

de Michel Jonasz

Pièce musicale Théâtre
Mise en scène : Michel Jonasz
 
Avec : Michel Jonasz
Durée : 1h30 Photo : © DR