« Fantaisies », c’est un livre et une pièce, écrit et mise en scène par Carole Thibaut, par ailleurs porte-parole de ces mots qui raclent la notion de l’idéal féminin. Deux concepts, relèvant chacun d’une construction identitaire forgée par une société machiste. Les hommes aiment à fantasmer les femmes douces, dociles, aimantes, un peu sauvages, sensuelles, cultivées mais pas trop. Ils prônent la juste mesure, celle qui ne les met pas en péril.
Car si la femme idéale bafoue son image, elle attise la colère de ces êtres, incarnés par une Carole Thibaut métamorphosée en un tour de main. Alors qu’elle prêtait ses traits à une femme vénéneuse qui tente coûte que coûte de répondre aux diktats sociaux, la voilà qui brouille les frontières du genre. Armée d’une seule barbe - symbole suprême, avec le phallus, de la virilité -, elle épouse la gestuelle nerveuse d’un monstre révolté par le potentiel érotique des femmes. Voir leurs épaules, leurs pieds, leurs bouches, crispe cet homme, au discours nourri d’une logique absurde : puisqu’il bande, il est puissant. Puisqu’il a une « bite » entre les jambes et une paire de couilles, il est nécessairement au-dessus de ce trou béant qu’est la femme.
A bas l’oppression
Par ces saynètes découpées en neuf chapitres, l’hypnotique Carole Thibaut prend, avec retenue, humour, grâce ou grossièreté, à courant et à contre-courant les caractéristiques de reproduction associées au deuxième sexe. Tel l’accouchement, dénaturé dans une scène particulièrement burlesque où elle rejette cette petite chose fripée et poilue, au point de vouloir la donner au personnel hospitalier : une infirmière traditionnaliste et un médecin transsexuel.
Dans ces « Fantaisies », le travail organique tient une place toute particulière. Constamment tiraillé entre l’état de pantin archétypique et de pantin désarticulé par la dureté que suppose l’accès à l’idéal féminin, le corps est là pour mieux mimer un sentiment d'oppression. A trop s’y soumettre, les femmes se fissurent de l’intérieur et se retrouvent ramenées, malgré elles, à leur condition "naturelle" : celle de n’être que le négatif de l’homme.
Cette démarche artistique et féministe gagne en profondeur grâce à la délicatesse de la mise en scène. Carole Thibaut joue avec sa voix, grave, profonde et caressante, au travers d’enregistrements vocaux qui viennent se superposer à son texte. La pièce s’en trouve enrichie d’une musicalité lancinante - écho à la douleur, rentrée ou jaillissante, de la femme idéale. Des clairs-obscurs simulent également ce rayonnement factice et cette descente aux enfers en renforçant l’expressivité du visage. Un visage d’ailleurs triple. Trois plaques réfléchissantes reflètent ses formes et mouvements, créant, à l’instar des lumières, une atmosphère ravagée par le culte de l’esthétisme. Mais aussi, en filigrane, par l’impossibilité de s’oublier et d’être soi.
« Fantaisies » : un tour de force qui ironise à souhait toutes les superficialités qu’on prête à la femme, cette « moitié d’humain » à qui Carole Thibaut, par les mots, le regard et les questions de genre, rend la moitié manquante.
Cécile STROUK, Paris









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