Critique - Théâtre - Paris
Journée de noces chez les Cromagnons
De la guerre du Liban à la folie d'une famille
Par Marie GERHARDY
Nazha et Neel, son fils cadet, se disputent pour une salade. Se lançant à la figure des noms d’oiseaux, ils sont ancrés dans l’espace trivial de la cuisine. Nazha est la garante d’une réalité, pas toujours poétique, celle du mouton qu’il faut faire cuire et des pommes de terre pourries à réduire en purée. Car, aujourd’hui, elle marie sa fille, Nelly. Il faut sauver les apparences, il faut rire et montrer son bonheur aux voisins, coûte que coûte. Au point d’inventer un fiancé. Personne ne veut de Nelly, mais c’est un détail, on improvisera. Alors, pour l’heure, il s’appelle Ferdinand, est riche, beau et intelligent. Et le mensonge est sa fuite, à elle. Celle qui lui permet de rester lucide. Ce personnage, avec son langage fleuri et ses expressions du cru, comme c’est « très trop », est drôle.
Mais très vite intervient l’ombre de Nelly. Elle se prépare pour ses noces, et n’apparaitra qu’à la fin. Durant presque toute la pièce, on entend sa voix et l’aperçoit derrière des draps accrochés sur un fil à linge. Folle et narcoleptique, elle semble être la personnification du rêve. Elle répète les mêmes phrases en boucle, et personne ne sait jamais si elle parle en dormant ou si elle délire éveillée. Sa voix grinçante dérange, vrille les tympans, couvre la voix des autres personnages et les bombardements. Jamais vulgaire, elle est sans cesse traversée d’un discours, et ses longs monologues prophétiques déballés sur un ton monocorde déstabilise : « La guerre est admirable, belle » affirme-t-elle dans une demi-conscience. Son frère Neel l’envie « La narcolepsie est un don de dieu dans un pays en guerre. » Lui aussi pourtant a des crises. Enfant de la guerre, il n’a jamais rien connu d’autres et semble fonctionner différemment : l’extérieur devient le monde dangereux, inconnu, et la maison le seul espace viable.

Si Nel et Nelly apparaissent décalés, en-dehors du champ des horreurs, Néyif et Nazha, les parents, sont peut-être les vrais blessés, ceux qui ont connu la paix et fonctionnent sur d’autres repères. Ils s’insultent, mais s’aiment. Même lorsqu’ils veulent faire l’amour, ils sont coupés par le rétablissement de l’électricité, et la perspective de ne pas manger le mouton cru. Ils se rappellent du passé, mais ne veulent pas parler d’« émmôôtions ». Enfin, l’un tient l’autre quand il glisse, quand Nazha veut mourir ou Nézhif devient violent. C’est peut-être cette désespérante trivialité qui provoquera la mise à mort de la mère dans un rêve de Nelly. Ou encore le mépris de Néyif pour Walter, son fils ainé parti à la guerre pour défendre des idéaux, confondu parfois avec elle.
Mylène Bonnet tire plusieurs idées intéressantes de ce texte de Wajdi Mouawad, mais ne les pousse pas au bout. Le spectateur se perd dans les états des personnages : fous et lucides, rêve et conscience. Les cris, les insultes, les crises et les transes finissent par fatiguer l’œil et l’oreille. L’apparition à la fin d’un fiancé inconsistant et sorti de nulle part a du mal à faire sens, tout comme la mort de Neel. Des acteurs de bonne volonté mais aux niveaux peu homogènes fournissent un travail honnête, mais un ensemble confus.
Marie GERHARDY, Paris









sur DailyMotion


