Critique - Danse - Villeneuve d’Ascq
Out of Context - For Pina
Mécanique du corps
Par Julie GALLASSE
Un plateau nu, deux micros qui serviront à la création sonore du spectacle. Les danseurs arrivent un à un, dans leurs vêtements de ville, les ôtent avant de s’enrouler dans de grands draps et d'entamer une renaissance, une découverte de soi, de l’autre, pour revenir à la fin à l’état de tous les jours, se rhabiller et sortir par les coulisses dévoilées. Platel ne cherche pas à créer un espace hors du temps. La scène est le moment du présent, le lieu de travail des danseurs qui viennent pendant quelques instants nous livrer une œuvre touchante et vibrante et repartent ensuite dans une vie normale.
Le travail de Platel vise un retour à l’essentiel de la danse: le corps. L’être humain est dépouillé de tout artifice pour arriver à un état quasi primitif. Se recentrer uniquement sur le corps ne veut pas dire en faire l’objet d’une performance esthétique ; nous n’avons pas affaire à une mise en avant d’êtres parfaits et gracieux comme nous pourrions nous y attendre, la danse pouvant être le lieu de la sublimation du corps. Non, ce dernier est une matière organique, vivante, qui vibre de sentiments exacerbés et qui traduit ce que les mots ne peuvent plus dire.
Pour ce faire, Platel prend le temps d’installer la chorégraphie qui n’arrive pas hors contexte justement. Il crée des moments de pauses où les danseurs se regardent, observent ce qui les environne. Puis, des mouvements minimes apparaissent : se lever sur la pointe des pieds, frôler le sol. Des duos, des trios se forment. On entame une avancée vers l’inconnu. Des rythmes naissent de la scène, produits par les danseurs et qui créeront l’ambiance sonore de la pièce. Des sons bruts, avec peu d’apports extérieurs ; tout provient du plateau et se fabrique à vue. On voit se dessiner les rapports entre les danseurs, des gestes plus amples apparaissent pour aboutir à une chorégraphie de groupe.
Un autre langage
Loin d’une danse contemporaine abstraite, ce que proposent les Ballets C de la B nous parle au contraire directement grâce à ce langage corporel si particulier qui laisse difficilement indifférent.
Tout le spectacle est tourné vers une exploration de soi et des sens qui conduit à une libération totale du corps. Celui-ci se désarticule, les danseurs testent toutes les possibilités de contorsions, de mouvements saccadés et décomposés avec le plaisir et la joie de la découverte. Ils se retrouvent aussi dans des états d’hébétude, d’extase naïve où les gestes rappellent ceux spécifiques à certaines maladies mentales. Aucune volonté de parler de pathologie ; les danseurs reprendraient plutôt cela dans une idée de libération.
On pense alors au film "Les Idiots" de Lars Von Trier car dans les deux œuvres on trouve cette recherche de son « idiot intérieur », cette utilisation de la maladie mentale comme échappatoire. Sauf que chez Platel, contrairement à Lars Von Trier qui fait une critique de la société bourgeoise, cette appropriation sert avant tout à sonder le fond refoulé de l’être humain.
Les neuf artistes semblent, pendant cette heure et demi de performance, se détacher d’eux-mêmes en tant qu’êtres devant répondre à des normes et des conventions, pour atteindre une de leur facette cachée et proscrite. Cela nous interpelle forcément car il s’agit aussi de nos propres émotions et la danse agit alors comme une sorte de catharsis joyeuse.
Julie GALLASSE, Lille










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