Critique - Humour - Péruwelz
L'Arracheuse de temps
Une mort qui se prête au sourire
Par Michel VOITURIER
Débonnaire, souriant, sautillant, Fred Pellerin joue les conteurs de village. Son accent du Québec suppose un petit temps d’adaptation auditive. Et comme le bonhomme est volubile, même à une ouïe adaptée, parfois, des mots échappent à l’attention. Mais ainsi qu’il l’annonce : si on loupe un mot, on ne va pas passer la soirée à expliquer ce qu’il veut dire, d’autant que, de toute façon, ajoute-t-il, lui-même ne comprend pas toujours ce qu’il raconte.
La galerie de portraits qu’il décline se savoure comme un dessert après un bon repas. Ses histoires contées fleurent bon le terroir. Elles évoquent des mystères, des sorcières, des superstitions, des villageois de naguère avec des coutumes en voie de disparition. Sous leur apparente naïveté, il y a des notations de bon sens, des suggestions de vie pour soi ainsi que pour la communauté. Et surtout une façon bon enfant de côtoyer la mort, de l’affronter, de l’apprivoiser.

Une recherche langagière
Les procédés puisent un peu partout. Le calembour fleurit épisodiquement dans le genre « barbier de sévices ». De subtils détournements de sens pimentent les expressions toutes faites ; c’est le cas de « curé neuf » opposé à « curé usagé » ou encore de cette « belle Lurette » devenue jeune fille séduisante. L’inventivité n’est pas en reste : un pâtissier peut être un « grand tartiste ».
L’approximation vient surprendre, telle cette ubiquité devenue « don d’ambiguïté » ou cet arbre à la « beauté inélaguée » ou ce nombril devenu « nom du fils ». Elle est permanente à travers l’usage systématique de certains suffixes comme dans « buvage » ou « tenage ». La langue, en effet, est objet de la tendre dérision d’un homme obligé de la défendre sans cesse face à l’impérialisme de l’anglais. Ainsi de son jeu avec cette partie de la conjugaison que sont le passé simple et le subjonctif imparfait mis à mal par le parler actuel.
Derrière des allures de grand gamin décontracté qui aime la vie, Fred Pellerin se fait de la salle rapidement une complice. Il la tient entre réalité, féerie et absurde. Il parvient aussi à glisser des moments de vraie connivence émotive. La fin du spectacle consacrée au souvenir de sa grand-mère réussit, sans pathos ni sensiblerie, ni nostalgie facile, à créer un échange humain par-delà le chagrin de l’absence d’êtres aimés. De quoi donner désir d’aller un beau jour en visite à Saint-Élie-de-Caxton, son patelin d’origine.
Michel VOITURIER, Bruxelles











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