Publié le 25 janvier 2010
Philippe Awat mêle univers et inspirations variés pour livrer une fable folle, servie par des comédiens justes et une scénographie ingénieuse. Un spectacle qui séduit et déride les plus réticents.

Un simple petit porcher tombe amoureux d’une princesse. Le roi à qui elle est promise vérifie son ascendance noble à l’aide d’un petit pois. Pour la libérer, le porcher se déguise en tisserand, et confectionne une tenue que seuls les gens intelligents peuvent voir… Tout cela sonne étrangement familier. Et pour cause : en 1934, s’inspirant de trois contes archiconnus d’Andersen, "Le porcher amoureux", "La princesse au petit pois" et "Les habits neufs de l’empereur", Evguéni Schwartz écrit une fable délirante où se mélangent le fantastique et le réel. Le texte est drôle et plein de formules savoureuses, n’en déplaise au personnage du roi, qui explique : « Un roi ne rit pas, il fait un sourire condescendant. »

Des inspirations hétéroclites donnent naissance à une galerie de personnages hauts en couleur. La gouvernante « la plus sévère du monde » est une parodie des précepteurs des romans du 19ème siècle. Elle parle une langue étrange, aux accents gutturaux et exclamations allemandes. Le premier ministre au verbe ampoulé n’a rien à envier aux « Précieuses ridicules » de Molière. Le roi, un pantin fantoche aux jambes arquées, descend tout droit du Pantalon de la Commedia dell’arte. On trouve encore un chambellan obsédé par la chasse qui s’exprime par grognements, une « ministre des tendres sentiments » en tailleur strict et lunettes carrées, des dames de compagnie militaires… Et la liste est longue.

Le metteur en scène, Philippe Awat, s’engouffre joyeusement dans la faille : tordant le cou à toute vraisemblance, il embarque le spectateur dans un univers passionné et agité, mais surtout, fou furieux ! Les comédiens, survoltés, jouent plusieurs personnages, et restent justes en passant du masque d’un poète qui zozote à celui d’un valet plein de tics. Véritables acrobates, ils arrachent à plusieurs reprises de petits cris d’effroi aux spectateurs, en sautant avec aisance d’un élément du décor à l’autre, à plusieurs mètres de hauteur. Le ballet étourdissant des entrées et des sorties est parfaitement orchestré et soutenu par une scénographie et des lumières qui relèvent du génie. Un rideau blanc est tendu derrière un grand escalier et fendu en plusieurs endroits, laissant des passages, au sol comme en altitude. En contrebas, un volume composé de lattes parallèles sera tour à tour la porcherie, les grilles du château, la penderie du roi… Enfin, grâce à des éclairages judicieux et des ombres chinoises, les comédiens évoluent tantôt sur un chemin campagnard, tantôt dans la chambre à coucher de la princesse, ou encore une église, un dédale d’escalier et un atelier de tisserand.

Un univers fou

Aucun repère de temps dans cette mise en scène : on se photographie avec un appareil numérique, mais on se réfère à des traditions d’une autre époque. La princesse et son père portent un manteau d’hermine dans le texte, en plastique sur scène. L’accoutrement du roi évoque plus Elvis Presley qu’un seigneur. C’est le propre du conte, certes. Mais Evguéni Schwartz utilisait la littérature enfantine pour s’adresser aux adultes et dénoncer le pouvoir politique avec, par exemple ici, un portrait du roi tout à fait ubuesque. « Le Roi nu » a d’ailleurs été interdit avant même sa création.

Philippe Awat quant à lui ne prend pas le parti de la pièce engagée et n’appuie pas sur la peur de la cour : son roi tyran et ses sujets dévoués sont hilarants. La scène de l’habillage du monarque est un exemple typique de farce directement héritée elle aussi de Molière : efficace, presque scolaire, un rien redondant. Celle de la rencontre amoureuse, dénonçant pourtant le carcan des règles de bienséance, est noyée sous un énorme éclat de rire : les suivantes de la princesse forment un véritable poulailler qui fait écho à la porcherie. Cette scène laisse même entrer un peu de music-hall dans le spectacle, avec une chorégraphie où la cour et les porchers se déhanchent ensemble.

Le spectateur entre totalement dans l’univers fou du « Roi nu », mais peut déplorer quelques rares instants un peu lourd, où le comique de répétitions devient… répétitif !

Marie GERHARDY, Paris

Le roi nu
Paris Du 20/01/2010 au 14/02/2010 à 20h30 (mardi, mercredi, vendredi, samedi), 19h30 (jeudi), 16h (dimanche) Théâtre de la Tempête Cartoucherie, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris Téléphone : 01 43 28 36 36. Site du théâtre Réserver   Colombes Le 17/02/2010 à 20h30 Avant-Seine / Théâtre de Colombes 88 rue Saint-Denis 92700 Colombes Téléphone : 01 56 05 00 76. Site du théâtre   Boulogne-Billancourt Du 17/03/2010 au 21/03/2010 à 20h30 (mardi au samedi), 16h30 (dimanche) Théâtre de l'Ouest Parisien 1 place Bernard Palissy Téléphone : 01 46 03 60 44. Site du théâtre Réserver   Le Kremlin-Bicêtre Le 12/03/2010 à 20h30 Espace culturel André Malraux 2, place Victor-Hugo 94270 Le Kremlin-Bicêtre Téléphone : 01 49 60 69 42. Réserver   Fontenay-aux-Roses Le 01/04/2010 à 20h30 Théâtre des Sources 8, avenue Jeanne et Maurice Dolivet 92260 Fontenay-aux-Roses Téléphone : 01 41 13 40 80. Réserver   Choisy-le-Roi Le 09/04/2010 à 20h30 Théâtre Paul Eluard 4, avenue Villeneuve-Saint-Georges 94600 Choisy-le-Roi Téléphone : 01 48 90 89 79. Site du théâtre Réserver  

Le roi nu

de Evguéni Schwartz

Comédie Théâtre
Mise en scène : Philippe Awat
 
Avec : Anne Buffet, Eddie Chignara, Mikaël Chirinian, François Frapier, Dominique Langlais, Pascale Oudot, Bruno Paviot, Magali Pouget, Francis Ressort

Collaboration artistique : Jean-Charles Maricot

Scénographie : Valérie Yung

Lumières : Nicolas Faucheux

Musique : Victor Belin, Antoine Eole

Son : Emmanuel Sauldubois

Costumes : Dominique Rocher, assistée de Marine Bragard et Elisabeth Cerquiera

Maquillages et perruques : Nathy Polak

Animation graphique : Fanny Paliard, assistée de Frédéric Pierre

Chorégraphie : Véronique Ros de la Grange

Durée : 2h Photo : © Bellamy