Un rideau rouge trône sur une scène de bois. Comme chez Copeau à qui la scène ne semblait jamais aussi splendide que dépouillée de tout artifice. Le personnage en collerette entre sur la scène, ballotant dans une démarche hésitante. Figure shakespearienne, à la langue poétique, pleine de verve et de délicatesse: «Vous pouvez parler, le spectacle n'est pas encore commencé». La salle se tait. Il insiste, interdit : «Vous pouvez parler!», et la salle rit. Il se réjouit comme un enfant: «Le spectacle va venir». Puis court avec panache derrière le rideau, et, jubilant, adresse hors scène: «Il y a du monde dans la salle!». Puis il revient sur le plateau, l'air de rien, avec un toupet d'Auguste, et confie au public «Je parlais à mon acteur».
Jouant des codes de la représentation, la tragédie comique est une révélation, pleine d'humour et de gravité. Le personnage nous dit sa vérité sur le théâtre. Il nous raconte son origine céleste, quand il attendait dans les limbes de la création aux coté d'autres personnages, ses frères élizabéthains, sa chute sur notre terre dans la chambre d'un enfant qui deviendra comédien. De confidence en confidence se construit sous nos yeux un destin d'acteur, aux prises avec le désir et la peur.

Comme dans une allégorie médiévale, le personnage entreprend de rencontrer le Temps, Le Diable et l'Amour. Il les cherche car il veut comprendre le secret de notre monde, lui qui est immortel. Lui, le personnage, qui est du ciel, doit cohabiter avec un être de chair soumis à la pesanteur et à la gravité, l'acteur. «Vous savez que si j'étais tout seul avec vous, je vous raconterais des histoires tout en volant dans ce théâtre. Vous seriez là en train de dire : Oh, regarde, le Personnage qui vole dans la salle. Mais plutôt que cela je suis toujours les deux pieds sur scène alors que je voudrais voler pour vous plaire... Mais mon acteur me retient par terre. C'est un boulet que je vous dit.»
Yves Hunstad se cramponne pourtant merveilleusement bien à « la carcasse de théâtre » de son personnage. Il le reçoit en lui et en est réellement transfiguré. Comme dans toute vraie tradition de théâtre masqué, l'acteur efface son ego pour recevoir et devenir en chair le personnage qu'il joue. Ainsi il renoue avec les origines du théâtre, en cet endroit sacré qui en fait un art sorcier. Il suit la course de son personnage, le chevauche avec aisance et maestria, et le public respire et partage le même temps que lui.
En un instant, en une parole, le public est saisi par la voix du personnage, cloué dans l'écoute d'une parole vraie et grave. C'est qu'une vérité est dite, et cette région de l'âme qui sait la reconnaître s'allume par empathie, intuitive reconnaissance que l'on nomme catharsis. Eve Bonfanti a écrit un texte à la langue puissante et riche en évocations que le geste de Yves Hunstad fait brûler magistralement.
Jean Marie MOREAU, Paris











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