Claire est une mignonne "petite" fille : candide, blonde et gracieuse. Prise au milieu d'une famille cachotière, elle se refuse à taire le mensonge et à céder à la bienséance des apparences. Très tôt, elle voit le vide sentimental dans le couple parental ; très jeune, elle a conscience du réflexe familial qui consiste à combler le vide affectif par la nourriture.
Monstrueux : se nourrir devient monstrueux. Tout paraît orgiaque à Claire, la dysmorphophobie s'emparant d'elle. Terrorisée par la "graisse" et l'idée de grossir, Claire devient paradoxalement obsédée par la nourriture, jusqu'à vivre la faim comme une possession et un ennemi à combattre. Mais Claire n'a plus faim. Bien au contraire, moins elle mange, plus elle se sent grosse. Les "calories" sont autant d'ennemies insidieuses qui la trompent à son insu et dont il faut déjouer les pièges par la dépense calorique.
Les kilos dégringolent, Claire maigrit au fil des jours où elle s'enferme dans son monde ; les aliments y jouent le rôle d'interlocuteurs qui la persécutent. Autour d'elle, sa famille s'agite, mais l'incompréhension meuble le vide. Claire ne veut pas grandir et ne veut pas voir ceux qu'elle aime vieillir ; elle ne veut pas "partir", se séparer de ses amours premières : ses parents.
Quand, enfin, par un miracle que nul n'osait plus espérer, elle prend le risque de la vie, le risque d'éprouver le désir et de ressentir la faim, qu'elle déplie ses ailes de moineau pour, peut-être, prendre le large et "couper le cordon", la réaction maternelle ne se fait pas attendre : "non, ne pars pas!". Car l'anorexie de Claire, aussi inquiétante fût-elle, a permis au couple parental de vivre dans l'illusion d'un amour qui n'est plus là depuis longtemps.

Une note d'espoir
L'auteur-metteur en scène a choisi de mettre en avant son héroïne par un dispositif minimaliste, mais suffisant : à la blonde candeur de Claire, s'oppose un trio de comédiennes toutes de noir vêtues qui incarnent successivement divers personnages. Il découle dudit dispositif une impression de choeur, judicieusement pensé.
Mais le texte mérite plus qu'une simple attention : matrice de la pièce, il est une oeuvre en soi, et appelle une mise en scène expressionniste : il crie la douleur d'une jeune fille incapable de devenir femme, exposant son monologue intérieur et donnant à vivre au spectateur une névrose d'autant plus angoissante qu'elle n'a pas de sens. Car si l'anorexique ne peut penser qu'au travers et par la médiation de l'aliment, cette pathologie n'est qu'un symptôme auquel il serait inepte de penser remédier par l'alimentation.
Malgré la violence du propos et l'angoisse inhérente à toute oeuvre expressionniste, la pièce finit sur une note d'espoir : celle d'une résilience possible quand le désir revient et que l'enfant accepte de ne plus fuir l'avenir -de se regarder, enfin.
Admirable de justesse, Marion Monier endosse le rôle de Claire avec une légèreté confondante. Ses partenaires sont d'autant plus remarquables qu'elles permettent au spectateur de se raccrocher à la réalité d'un monde duquel l'héroïne s'est enfuie.
Programmée en seconde partie de soirée, la pièce aborde un "thème fort" qui fascine mais reste incompris -à commencer des médecins. Il serait dommage de passer à côté, car elle prend le risque d'aborder l'anorexie de la manière la plus appropriée peut-être à sa compréhension authentique : celle d'une parole théâtrale partagée.
Cristine REINE, Paris









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