Critique - Théâtre - Villeneuve d'Ascq (Lille)
Merlin ou la terre dévastée
Le massacre des utopies
Par Michel VOITURIER
Tankred Dorst a réinvesti les vieux mythes pour les confronter à une vision plus contemporaine. Celle par quoi le 20e siècle a été incité à comprendre. À savoir qu’une utopie mène au totalitarisme car l’utopie ne peut se nourrir que de l’illusion d’un totalitarisme l’imposant aux hommes par la force. Démonstration sans faille dans le réel avec le communisme, le nazisme, l’islamisme.
La Cie Les Possédés se sent à l’aise dans un univers où la facétie s’insinue continuellement tant dans les paroles, les actes que les costumes ou les accessoires. Ce que la légende pouvait avoir de mystérieux, d’un peu mystique, d’exaltation d’un idéal, sous la plume de Dorst en 1981 et l’interprétation de la troupe aujourd’hui devient dérision, placement en distance par rapport à l’émotion voulue à l’époque où naissait cette histoire.
À l’instar de notre planète saccagée, le plateau ne comporte que quelques éléments hétéroclites, banals, dépourvus de toute grandeur. Le ton est vite donné par le chroniqueur, véhiculé dans une sorte de garde-robe sur roulettes (qui servira entre autres de coulisses), dont la parole est ironique, voire sarcastique. Le kilt porté par les chevaliers et le fait que certains soient joués par des femmes laissent flotter une ambiguïté particulière quant au sexe des notables masculins.

Une humanité d’amertume
La pièce est démesurée. Elle accumule les séquences, démultiplie les personnages, additionne les lieux. Elle s’étire en actions, rebondissements, remises en cause. Elle brasse le sang et le sexe, l’amour et la guerre, le physique et le mental. Elle appartient à la fois au baroque et au trash. C’est un formidable faire valoir pour des comédiens amenés à jouer sur des registres disparates. Inévitable dès lors que l’ensemble soit inégal, s’essouffle par moments. Mais les morceaux réussis valent largement quelques minutes d’ennui çà ou là.
Il y a là tout autant du Topor et du Reiser que du Brecht ou du Chrétien de Troyes. C’est un cocktail corrosif qui ne déroutera pas les fans de la série télé « Kaamelott » et qui appartient à notre temps où se sont effrités bien des idéaux et au cours duquel l’être humain n’a cessé de démontrer qu’il n’a jamais été un « bon sauvage » mais plutôt un sempiternel barbare instinctif, trouvant des alibis dans la quête d’une morale incertaine. Ici donc, « libérer les hommes de la peur du mal » revient à leur prouver qu’ils sont capables de parvenir aisément à le pratiquer sans remords. Jusqu’à présent, l’Histoire a toujours eu raison de l’utopie.
Michel VOITURIER, Lille









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