Paris, sous la Restauration. C'est l'hiver. Un hiver froid et neigeux. Le rideau se lève sur un appartement que l'on devine pauvre, car - c'est le parti pris de la mise en scène - tout est suggéré plus que montré : une ossature métallique grise, signifiant les ouvertures et les cloisons. Des personnages vêtus de gris, de noir. Nous sommes chez Cyprienne. Elle veille, aux côtés de sa mère, son grand père malade et ruiné. Rousseline, l'agent d'affaire, vient justement faire saisir les meubles. Les huissiers défilent comme autant d'ombres chinoises anonymes et méthodiques. La part de l'ombre est essentielle dans la pièce. Diabolique mais aussi graphique, elle brouille les pistes et jette un voile sur les sentiments.
Tous les ingrédients du mélodrame sont réunis: la fille-mère, la veuve, le Tartuffe qui veut épouser la jeune innocente, les amoureux que le destin sépare... Misérabilisme ? Non, car l'humour est bien présent dans les excès des personnages et la comédie affleure sous les masques. Ces masques que Glapieu, figure du voleur justicier, fera tomber un à un avec malice et probité.

Des caricatures à la Daumier
La probité, diable! la probité! le maître mot de la pièce se trouve cruellement galvaudé par les parvenus bien-pensants que Victor Hugo fustige allègrement. Et le spectateur rit avec lui des excès de Rousseline, cet agent d'affaire incarné avec une jubilation contagieuse par Laurent Meiringer. On le voit au début de la pièce, le pas trainant du bourgeois replet et satisfait, tout droit sorti des caricatures de Daumier. A la fin, c'est l'incarnation même de l'individu à la monnaie sonnante et trébuchante. C'est au pas de gymnastique qu'il va récupérer son bien, la pauvre Cyprienne qu'il entend bien épouser. Et puis patatras. Le voici claudiquant, bancal, comme ses propos. Il faut bien que justice soit faite !
Les plaisirs du texte, du jeu, des mots, sont fortement contagieux ; la mise en scène et les décors sont admirables. Graphique, épuré, la scénographie est comme une toile où s'enchevêtrent les passions. Seul le bal des "9 muses", lieu de débauches, est chamarré. Une couleur qui fait peur autant qu'elle séduit. C'est un peu le ventre de Paris.
Laurent Pelly et Agathe Mélinand nous offrent, avec "Mille francs de récompense", milles facettes du théâtre de Victor Hugo, "pleurant d'un oeil et riant de l'autre".
Lucie HERON, Toulouse










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