Cécile STROUK Paris
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Publié le 15 janvier 2010
Quelle claque ! Le spectacle qui a actuellement lieu à 21h15 à la Folie Théâtre, à Paris, en donne une grosse, une qui fait mal, qui lance et dont le souvenir reste pour longtemps imprimé dans la tête. « LB 25 », une pièce sur les putes, le tragique des hommes et la bravoure des femmes.

« LB 25 », c’est d’abord un titre qui intrigue. Nom de code ? Oui, d'une certaine manière. Celui de Ginka, prostituée originaire de l’est, sauvageusement assassinée dans le silence d’une nuit de décembre 1999. C’est aussi une image, celle de l’affiche. Une femme à la nudité dévoilée au travers d’une position troublante : autant accessible qu’inaccessible. Elle est chienne, mais une chienne enragée, qui crache à la figure de qui veut l’entendre sa haine du métier, son dégoût pour le foutre sans arrêt déversé par des hommes rougis par la honte, et malgré tout, cette impossibilité de se défaire d’une activité où, parfois, le plaisir affleure.

« LB 25 » raconte l’histoire de femmes dont le corps répond sans ambages aux fantasmes les plus turpides, histoire clamée par un être seul en scène. Porte-parole d’une couche répudiée par une société hypocrite, la comédienne Valérie Brancq incarne la prostitution, en ce qu’elle a de plus vulgaire, de plus violent, de plus symbolique et de plus douloureux. Sérieuse et provocatrice, elle puise son langage dans des textes signés Nelly Arcan, ex escort-girl brillamment convertie à l’écriture (son autofiction, "Putain", remporte les prix Medicis et Femina), et Grisélidis Réal, prostituée, auteure suisse et fondatrice de l’association de défense des prostitués Aspasie.

Mets-toi (à) nu(e)

Les textes prennent vie dans la bouche et le corps de cette femme, en pleine possession de son rôle. Elle a tout de la pute : son arrogance, son regard fier, sa chatte ouverte, ses cuisses rosies, sa cambrure travaillée, ses cris feints et son corps désirable. Elle s’expose au spectateur comme jamais. La mise à nu est complète, désespérée, sans demi-mesure. Physique autant que psychique, ce dénuement lève le voile sur une douleur indéfectible. Sur un moi à la perdition d’autant plus cruelle qu’elle est consciente.

A la mise en scène, Olivier Tchang-Tchong tour à tour dramatise et magnifie cette exhibition, par une musique lancinante, douce, ou rude, par des affaires courtes qui sont là pour mieux être ôtées, et par ce micro, qui amplifie le cri d’une fourrure meurtrie.

« LB 25 » est une expérience, un spectacle qui se vit au moins une fois dans l'existence, un catalyseur des angoisses, un révélateur des fantasmes et une épreuve pour les sens. La prostitution y trouve son expression la plus crue et la plus digne.

le 17 janvier 2010 à 16:51
De : Noir Titre : The "Putes" Valérie Brancq Woman Show Valérie Brancq, je l’aime et je travaille avec elle. Alors forcément, se dira-t-on, ma subjectivité est d’emblée mise à mal. C’est pourtant aussi vrai que l’inverse. Car c’est bien parce qu’elle est qui elle est - qu’elle a cette intelligence scénique, cette sensibilité qui doute et se questionnement sur la vie, le désir, le corps et la scène au delà des idées toutes faites - que je lui trouve le talent, l’audace et le charisme qui me font l’apprécier. Via LB25, elle s’exhibe en corps pensant, drôle et violent. Les tabous non réfléchis, diktat sociaux et autres fadaises qui nous empêchent de penser par nous-mêmes, ne sont pas son sujet. Elle invente sa présence face à nous, magnifiquement nue, s’enveloppant des mots de prostituées de la vraie vie - Nelly Arcan, Grisélidis Réal - et du regard de son metteur en scène, Olivier Tchang-Tchong, dont les mots s’immiscent aussi dans ces entrelacs d’images. Elle nous fait voir les manies des clients, les sexes tendus, la durée des passes, la pénibilité au travail et parfois même un peu de jouissance. Elle nous rend d’un coup, non pas clients, mais spectateurs – de ces vrais spectacles qui disent quelque chose, qui rendent à la scène vivante un peu de sa raison d’être. On entend les sommiers grincer, on reçoit les giclées de sperme en même temps qu’elle au visage et on la remercie d’être une actrice, véritable, qui fait son métier pour de bon, qui transmet et donne à voir ce que nous sommes incapables d’imaginer crûment malgré tout ce qu’on croit. Alors du coup, on aime ces femmes, mais aussi ces clients ; on aime la vraie vie, même si elle est bien souvent effrayante. On comprend la terreur, le dégoût que parfois elles éprouvent, comme une libération à notre indifférence. Plus antichambres, - mais de quoi donc ? - que simples chambres à baiser, on se surprend à comparer nos propres lieux de sexe ; ceux-là mêmes où nous autres, gens ordinaires, baisons au quotidien, confondant à plaisir, amour et libido, en nous rassurant sur nous-même. Dans l’univers de la prostitution, on y baise et rien d’autre … Ah si !... On y gagne durement sa vie avec son cul ; plus durement qu’une comédienne qui à l’inverse ne la gagne pas toujours, nous dit-elle ; on y déverse ses fantasmes trop osés pour en faire part à sa petite famille. Ça n’empêche pas de chanter ! Comme elle le fait de façon si décalée et charmante. « Ah les cons ! », pensais-je en la voyant tortiller des fesses ; ça pourrait être bien et simple, un peu de sexe contre de l’argent, si on en n’avait pas si honte ; quoiqu’on veuille bien se dire. LB25 parle de la honte des deux côtés, de la violence de la morale qui rend les rapports peut-être encore bien plus violents que les simples instincts animaux. De la mort sordide qui parfois se jette sur une de ces filles, comme sur Ginka Trifonova, dont l’identifiant de la tombe donne son titre au spectacle. Un peu de corps dans un monde de blabla, de bling bling … Valérie sait ce qu’elle fait - montre ce qu’elle est - ce que nous sommes - et nous le dit bien, sans méchanceté, sans arrogance, sans complaisance. DN
LB 25
Paris Du 11/12/2009 au 07/03/2010 à Vendredi et samedi à 21h15, dimanche à 17h15 A la Folie Théâtre 6, rue de la Folie Méricourt 75011 Paris Téléphone : 01 43 55 14 80. Site du théâtre  

LB 25

de D’après « La Passe Imaginaire » de Grisélidis Réal (Gallimard)
 et « Putain » de Nelly Arcan (Seuil)

Théâtre
Mise en scène : Olivier Tchang-Tchong
 
Avec : Valérie Brancq
Durée : 1h Photo : © François Chanussot