Critique - Théâtre - Bruxelles
Agamemnon. A mon retour du supermarché, j'ai flanqué une raclée à mon fils
Du ketchup pour écrire "tragédie"
Par Suzane VANINA
Agamemnon/Monsieur Toutlemonde sacrifie ce qu'il a de plus cher (enfant innocent, qualité de vie...) au Veau d'Or du Progrès, à la Dépendance face à une société média-marchande tyrannique autant que foncièrement injuste - pays riches, ceux dits "émergeants", face aux autres -. Pour lui, il s'agit d'une tragédie moderne avec de grands mots : Richesse, Espoir... qu'il va écrire avec des ailes de poulet, sauces, et restes de nourriture sur des tables à "restauration rapide".
Possède, consomme, achète ! Ces injonctions de la pub (subliminales ou matraquées) vont provoquer colère, éclats violents, puis irritation contre la société et surtout contre lui-même devant l'impuissance à faire changer les choses : "On ferait mieux de fermer nos gueules et d'agir pour de bon". Pris de boulimie consommatrice, piégé dans les temples de la consommation, il se déballe, se révolte et s'envole, devenant Chevalier blanc au coeur de la malbouffe, avant d'éprouver la nostalgie du "home made", de la pièce unique contre la série, de s'émouvoir sur une goutte d'eau à la toute fin de son Grand Délire et de constater : " Je n'ai rien fait". A la fois soumis et rebelle, il témoigne de la difficulté de sortir du rang (la file aux caisses) du "Consommateur Correct".
Le comédien Frédéric Ghesquière - par ailleurs fondateur de la "Compagnie du Singe Nu" (ou de l'homme nu, sans oripeaux sociaux !) - a trouvé un écho à ses préoccupations dans la pièce de l'Argentin Rodrigo Garcia (que l'on commence enfin à connaître en francophonie).
Prévue à l'origine pour "personnages et objets", le choix du dépouillement d'un récit en solitaire sur plateau nu et sous la lumière crue de néons, joue sur l'ambiguïté d'un vécu réel ou imaginé. Cela fait davantage ressortir la fragilité de l'homme seul face à la force des sollicitations.

Dernier sursaut vers le naturel ?
Loin de charger encore les côtés absurdes et grotesques d'un texte à la fois militant et lyrique, c'est l'acteur lui-même qui emplit la scène de sa formidable présence, titille l'imagination mieux qu'une montagne visible d'achats inutiles et nous fait partager ainsi ses doutes, ses vexations, ses révoltes, et l'extrémisme de ses réactions. Il est soutenu par le contrepoint complice d'un décor musical live dû à Vincent Cahay. Tous deux ne laissent aucun répit au spectateur.
Hasard et coïncidence (?), le jour même de la Première au Poche, on fêtait au Kaaitheater la dernière de "Orgy of Tolerance" de Jan Fabre, revenu au bercail après une grande tournée triomphale (voir écho d'Avignon). Les chariots de supermarchés y étaient également en question, éminents symboles d'une société de marchés divers et puissants. Pouvoir d'achat et panier de la ménagère sur la balance... (il exagère, le panier de la ménagère). Les deux spectacles mettent en cause l'"homo modernicus", chacun dans une forme différente mais de propos tout aussi virulents, la rage en bandoulière, comme un fusil.
Suzane VANINA, Bruxelles










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