Si la France compte parmi les grandes nations du mime grâce à Marcel Marceau et Etienne Decroux, respectivement papes du mime figuratif et abstrait, Patrice Thibaud explose les frontières du genre. Pourtant, il avoue ne l'avoir jamais appris, comme il "n'a jamais fait d'école de théâtre. Enfant, j'ai arrêté de parler à la maison pendant quelques années, c'est là que j'ai commencé à mimer, et aussi à communiquer, par le rire, avec les copains de l'école", se confie-t-il.
Dans "Cocorico", présenté à Chaillot, salle Gémier, le public nombreux et familial fait un triomphe à l'art généreux de ce grand escogriffe qui s'empare des nombreux univers de notre mythologie enfantine. Avec une jubilation féroce.
Comédien hors normes et mime prodigieux, sa virtuosité corporelle et son ingéniosité lui autorisent tout, faisant apparaître ce qu’il veut sur scène. En une danse bouffonne, il croque de quelques gestes fulgurants tout un monde, une farandole de figures hilarantes: cirque, western, feu d'artifice du 14 juillet, bal à Versailles, parade de fanfares et défilé de majorettes... Tout y passe. Tel ce coureur du tour de France, à la peine dans les bas-fonds du peloton. Après s’être injecté dans les cuisses un produit dopant, il fonce à vive allure, laissant tous ses concurrents derrière lui et se précipite tout joyeux sur le podium de son triomphe.
Avec très peu de signes, tel un dessinateur qui rend avec quelques traits le caractère essentiel d'une figure, Patrice Thibaud évoque, suggère. Cette métonymie du geste engage l'imagination du spectateur à compléter le tableau.

Depuis "Les étourdis", de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff, on sait que Patrice Thibaud n'a pas son pareil pour camper les personnages autoritaires, hystériques et maniaques, non sans humanité. On le découvre ici sous un jour moins cruel, plus poétique et tendre. "Pour mon premier spectacle en tant que metteur en scène, j'ai voulu faire quelque chose pour mes enfants, pour qu'ils puissent voir le spectacle de leur papa et sentir sa vision du monde. Si de tout ce que j'ai fait, on ne devait se souvenir que d'une chose, j'aimerais que ce soit celui là, parce que c'est le plus personnel. Pour ça j'ai beaucoup puisé dans ma propre enfance, et dans ce qui m'a inspiré: Fernand Reynaud dont j'imitais les sketchs gamin, Louis de Funès, Buster Keaton auquel Philippe (Leygnac) me fait beaucoup penser physiquement et dans le jeu", explique-t-il. "C'est depuis ma rencontre avec Jérôme Deschamps que j'ai commencé à développer cet univers personnel. Il ne cessait de m'encourager à le faire, là ou d'autres disaient : bon Patrice fait le con, attendons cinq minutes qu'il ait fini et on va se mettre au boulot".
Le spectacle cadre sur la relation à l'autre : un comédien et un musicien qui se partage l'espace et le temps du spectacle. Mais il évoque aussi la relation entre une mère et son enfant ou entre deux frères. Relation compliquée dont la mise en scène pourrait se résumer ainsi : sans l'autre je ne peux jouer, mais l'autre m'encombre et offre des résistances et des obstacles à mon jeu. Thibaud campe un personnage mû par un désir énorme et maladroit qui embrasse jusqu'à l'étouffement. Et le regrette aussitôt, tout penaud d'avoir blessé.
Philippe Leygnac, lui, incarne un musicien qui tente d'exister malgré tout, grâce à sa musique. Elle est superbe et puise dans différents registres : du contemporain au baroque en passant par le blues. Leygnac joue avec toutes sortes d'instruments qu'il détourne de leur usage. Avec une corde de douche, il transforme le piano en clavecin, des valises et des casserole deviennent des percussions, le piano est joué avec les fesses et son cadre, tambouriné, suggère le crépitement d'un feu d'artifice...
De cette relation entre la musique et le comédien naît l'alchimie du spectacle : quand Leygnac joue Baroque, Thibaud devient un courtisan emperruqué dansant un menuet. Thibaud exagère toujours, pousse le point d'équilibre au delà duquel la relation se rompt, prend la place du pianiste: alors le musicien se cabre et quitte la scène. Thibaud doit alors montrer patte blanche pour sceller le pacte tacite qui rétablira le jeu. Le plus souvent en faisant le pitre. Ainsi va la dynamique du spectacle au gré des jeux cruels et tendres de l'enfance. Une enfance contagieuse et retrouvée pour le spectateur.
Jean Marie MOREAU, Paris











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