La Foire aux Atrocités
Publié le 15 décembre 2009
Contrairement à ce que prétendait Aristote, le spectateur peut-il prendre du plaisir à la mise en scène de l'horrible? C'est le pari de cette "Foire aux atrocités", inspirée du roman éponyme de James Graham Ballard.

Il est question, en apparence, de J. F. Kennedy, ou plutôt, de son assassinat. D'une course à la présidentielle comparable à une course automobile, par le fond de la narration comme par sa forme -toute en images et dans un débit journalistique volubile. Mais la force du texte consiste à dire, derrière un propos en apparence objectif, la latence et la sous-jacence perpétuelle du sexe et de la chair par delà les mots. Et la même comédienne démultiplie les identités d'un stéréotype de "femme", se faisant le vecteur charnel de l'obsession textuelle.

Si le texte est intintéressant dans le contenu, il émane paradoxalement de sa mise en scène et de l'épreuve de son oralité une émotion très forte : les paroles proférées comme des balles de sniper atteignent le spectateur jusque dans ses tripes et l'émeuvent jusqu'au malaise.

La paranoïa du narrateur (Travis) et sa manie du calcul plongent le spectateur au coeur même du délire que le dispositif scénographique lui permet d'expérimenter : inclus dans l'immédiate proximité du plateau, surtout s'il ne connaît pas l'Histoire des Etats-Unis, le voilà noyé dans une psychose qui met en relief la folie du monde rationnel.

Le fil conducteur de la pièce est la femme plurielle, tour à tour présentatrice, infirmière, amie, épouse, amante, femme infidèle. Elle incarne les projections masculines d'un auteur dont elle magnifie le texte par sa sensualité exacerbée. Dans la discrétion d'un jeu très juste et sincère malgré un accoutrement qui pourrait prêter au sur-jeu, la comédienne tient la pièce que ponctuent les interventions "en live" -c'en est d'autant plus frappant- d'un musicien, et les apparitions éloquentes -mais troublantes- des deux comédiens.


La force de la férocité

Certes, "à chaud", la question se pose de l'intérêt d'un texte dont la mise en scène paraît celle d'une masturbation verbale psychotique et confuse.

Le temps et la réflexion amènent à considérer les choses d'un autre oeil : les comédiens interprètent avec générosité et passion des personnages parfois scabreux, des situations moralement in-interprétables et politiquement incorrectes -ce qui exige de creuser plus loin dans le ressenti de la pièce et dans le sens d'une telle mise en abîme de la psychose.

Car loin de poursuivre un but esthétique, c'est à l'inverse au travers de l'horreur que l'auteur et la metteur en scène poussent le spectateur jusqu'à ses derniers retranchements, l'amenant à percevoir le monde en fonction d'autres schèmes de pensée et à questionner sous un jour nouveau ses propres a priori sur la "normalité" et le monde dit "rationnel".

Pour un peu, l'on se plairait à repenser à un Artaud dont la maladie inspira parmi les plus beaux textes de l'histoire du théâtre, et dont la théorie fut éclairée par la lucidité psychotique.



Cristine REINE, Paris

le 15 décembre 2009 à 17:55
De : Ludivine Titre : Je ne suis pas d'accord J'ai moi aussi vu la pièce et je ne suis pas d'accord avec cette critique. C'est une pièce qui n'est absolument pas dénuée d'émotions, qui ne laisse pas le spectateur indifférent. Certaines scènes sont "choc" mais elles ne sont ni gratuites ni traumatisantes, bien au contraire. Elles servent le texte et la mise en scène. En tant que spectatrice, je me suis sentie impliquée dans la pièce mais en aucun cas prise en otage. On a la place d'avoir du recul. Je suis sortie fatiguée de cette pièce, comme après un exercice physique mais heureuse d'avoir assisté à une création originale avec un vrai travail de recherche à tous les niveaux (comédiens, scénographe, musicien, lumières). Quant au sexe, il est présent mais suggéré plutôt qu'exhibé gratuitement, je trouve même que le spectacle aurait pu aller plus loin dans la nudité, qui se serait justifiée d'elle même, par le texte et les personnages, et ceci sans aucune perversité de ma part!!!
le 15 décembre 2009 à 18:18
De : Alexis Titre : Critique superficielle Au delà de la forme peut être difficile d'accès, et qui justement contribue à un sentiment de malaise qui semble délibéré, cette pièce, et cette mise en scène, me paraissent, au delà d'une banale "provoc'", porteuses de sens et d'émotion. C'est en nous emmenant loin de toute rationalité que les acteurs nous font toucher du doigt le jeu de la violence symbolique que cette pièce dénonce. "En quoi le spectateur peut-il ressentir un intérêt pour la masturbation verbale d'un malade ?" Mais ce ne sont pas les mots qui comptent, mais justement la démonstration de la maladie... La brutalité est précisément le propos, et ne peut donc être prise pour une erreur formelle... L'émotion, bien réelle, vient du spectacle de ces êtres pris dans l'impasse de leurs fantasmes. Dommage d'avoir raté tout ça...
Paris Du 15/12/2009 au 17/12/2009 à 21h La Loge Théâtre 77 rue de Charonne 75011 Paris Téléphone : 01 40 09 70 40. Site du théâtre

Du Mardi au Jeudi, à 21h

 

La Foire aux Atrocités

de JMG Ballard, traduction François Rivière

Théâtre
Mise en scène : Pauline Bourse
 
Avec : Cie Möbius Band : David Augerot, Elise Roth et David Seigneur

Scénographie : Clémence Gross
Musique et son : Basile Ferriot
Lumières : Antoine Clémot
Maquillage et effets spéciaux : Julia Gaillard

Durée : 1h Photo : © Mathilde Michel