Il est question, en apparence, de J. F. Kennedy, ou plutôt, de son assassinat. D'une course à la présidentielle comparable à une course automobile, par le fond de la narration comme par sa forme -toute en images et dans un débit journalistique volubile. Mais la force du texte consiste à dire, derrière un propos en apparence objectif, la latence et la sous-jacence perpétuelle du sexe et de la chair par delà les mots. Et la même comédienne démultiplie les identités d'un stéréotype de "femme", se faisant le vecteur charnel de l'obsession textuelle.
Si le texte est intintéressant dans le contenu, il émane paradoxalement de sa mise en scène et de l'épreuve de son oralité une émotion très forte : les paroles proférées comme des balles de sniper atteignent le spectateur jusque dans ses tripes et l'émeuvent jusqu'au malaise.
La paranoïa du narrateur (Travis) et sa manie du calcul plongent le spectateur au coeur même du délire que le dispositif scénographique lui permet d'expérimenter : inclus dans l'immédiate proximité du plateau, surtout s'il ne connaît pas l'Histoire des Etats-Unis, le voilà noyé dans une psychose qui met en relief la folie du monde rationnel.
Le fil conducteur de la pièce est la femme plurielle, tour à tour présentatrice, infirmière, amie, épouse, amante, femme infidèle. Elle incarne les projections masculines d'un auteur dont elle magnifie le texte par sa sensualité exacerbée. Dans la discrétion d'un jeu très juste et sincère malgré un accoutrement qui pourrait prêter au sur-jeu, la comédienne tient la pièce que ponctuent les interventions "en live" -c'en est d'autant plus frappant- d'un musicien, et les apparitions éloquentes -mais troublantes- des deux comédiens.

Certes, "à chaud", la question se pose de l'intérêt d'un texte dont la mise en scène paraît celle d'une masturbation verbale psychotique et confuse.
Le temps et la réflexion amènent à considérer les choses d'un autre oeil : les comédiens interprètent avec générosité et passion des personnages parfois scabreux, des situations moralement in-interprétables et politiquement incorrectes -ce qui exige de creuser plus loin dans le ressenti de la pièce et dans le sens d'une telle mise en abîme de la psychose.
Car loin de poursuivre un but esthétique, c'est à l'inverse au travers de l'horreur que l'auteur et la metteur en scène poussent le spectateur jusqu'à ses derniers retranchements, l'amenant à percevoir le monde en fonction d'autres schèmes de pensée et à questionner sous un jour nouveau ses propres a priori sur la "normalité" et le monde dit "rationnel".
Pour un peu, l'on se plairait à repenser à un Artaud dont la maladie inspira parmi les plus beaux textes de l'histoire du théâtre, et dont la théorie fut éclairée par la lucidité psychotique.
Cristine REINE, Paris













