Timon d’Athènes – Shakespeare and slam
Emmanuelle DREYFUS Paris
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Publié le 2 mars 2011
Razerka Ben Sadia-Lavant a réuni comédiens, slameurs, rappeurs et musiciens autour d’une pièce de Shakespeare peu jouée et, pourtant, d’une grande modernité. "Timon d’Athènes" décrit l’agonie d’un homme généreux, philanthrope qui, ruiné, se mue en véritable misanthrope. Le pouvoir, l’amitié et l’argent, ces thèmes universels sont ici portés par le slam. Ça claque... fort.

C'est l’une des dernières tragédies du grand Will, qui n’a plus foi en l’homme. Ce "Timon d'Athènes" tourne en France et ailleurs depuis plusieurs mois (nous l'avons déjà commenté à l'automne 2009). Il repasse par Paris dans la belle salle des Métallos du 11è arrondissement avant de repartir vers Nîmes.

Sur un plateau dénudé, juste quelques micros et un vieux canapé. Doctor L, multi-instrumentiste, s’affaire derrière sa batterie et ses machines. Puis, dans une forte pénombre et sur un fond sonore lancinant, des silhouettes prennent place quand, des cintres, tombent des vêtements luxueux. Seul élément de décor qui accueille un casting surprise. D’ de Kabal, Casey et Denis Lavant apparaissent. Ce dernier a déjà endossé le rôle de Timon mais pour une performance disons plus classique. C’est aux côtés de rappeurs qu’il fait, ici, son entrée en scène.

Timon est riche, mène la grande vie et entretient une cohorte de courtisans. Le philosophe cynique et insoumis, Apemantus (la rappeuse Casey), ne cesse de le mettre en garde contre ces vautours. Mais si le seigneur entend la flatterie, il reste sourd aux conseils, préférant dépenser sans compter. A force de se complaire dans la luxure, Timon se ruine. Il l’apprend par la voix de son intendant Flavius, (excellente Marie Payen tour à tour Débiteurs, Marchand et Sénateur) à qui il demande d’aller quérir quelques deniers à ses débiteurs censés être ses amis. A tour de rôle, D’ de Kabal et Marie Payen s’emparent du micro en tant que Débiteurs, vraiment désolés de la situation dans laquelle ce bon Timon s’est empêtré.

Shakespeare remixé

Chaos intime

De joutes verbales hilarantes en soliloques désabusés, la pièce plonge petit à petit dans la noirceur d’un homme qui finit par comprendre, mais trop tard, qu’il s’est fait flouer. Banni d’Athènes par les sénateurs, il rejoindra le bord de mer et prendra le mode de vie simple d’Apémentus.

Reclus, plein de haine, il décide de quitter ce monde méprisable sans avoir auparavant mis à feu et à sang Athènes, cité corrompue, par l’intermédiaire du général Alcibiade (imposant D’de Kabal avec sa voix de gorge, large et grave), lui aussi victime d’une injustice. Cette funèbre épopée -qui ne manque pas de rebondissements- est enveloppée des ruptures rythmiques de Doctor L, et des mélopées en anglo/américain du chanteur Mike Ladd - tantôt dans le rôle de Timon, tantôt dans celui d’Apémantus - qui reprennent des extraits du texte.

La rencontre de Shakespeare et du slam est prodigieuse. Pièce contestataire par excellence, ce "Timon d’Athènes" est au diapason avec le rap, culture née du rejet d’une société intolérante et corrompue, et mode d’expression abrupt et sans compromis. Ce choix de Razerka Ben Sadia-Lavant de marier culture urbaine et texte classique est d'une grande intelligence. Dans son entreprise, elle a fait appel à Sophie Couronne pour une adaptation libre.

Condensée en 1h30 et débarrassée de ses conventions, la pièce s’adresse ainsi aussi bien aux ados qu’aux férus de théâtre qui entendent clairement, malgré ces aménagements, la puissance du texte de Shakespeare. Les puristes critiqueront toujours la copie, mais le parti pris de la metteure en scène a du sens. Et le verbe jubile.

Les comédiens/slameurs prennent du plaisir à jouer ces "battles" dans le théâtre devenue arène. On peut être dérouté mais comment ne pas être emporté par tant de fougues vocales. C'est une belle façon d’envisager la révolte shakespearienne. De mesurer le pouvoir subversif de l’immense dramaturge.

Timon d’Athènes – Shakespeare and slam

de d'après William Shakespeare

Théâtre
Mise en scène : Razerka Ben Sadia-Lavant
 
Avec : Casey, Denis Lavant, D’de Kabal, Marie Payen, Mike Ladd, Doctor L

Mise en scène : Razerka Ben Sadia-Lavant

Traduction & Adaptation : Sophie Couronne en collaboration avec Razerka Ben Sadia-Lavant

Conception sonore et interprétation live : Doctor L.

Costumes : Dorothée Lissac et Razerka Ben Sadia-Lavant

Conception de l'espace de jeu : Razerka Ben Sadia-Lavant et Clémence Farrell

Dramaturgie : Pierre Lauret

Production : Cie Objet Direct - Le théâtre de Nîmes; La Maison de la Poésie à Paris; Kulturfabrik et Le Théâtre d'Esch sur Alzette (Luxembourg); La Fabrique à Guéret, L'Aéronef de Lille; L'Agora Théâtre d'Evry; L'Avant-Seine Théâtre de Colombes.

Partenaires : Le Vidy à Lausanne; Le Grand R à La Roche/yon

Durée : 1h30 Photo : © Béatrice Logeais / Maison de la poésie