Tous les grands gouvernements ont évité le théâtre intime
Publié le 30 novembre 2009
Une transposition condensée et actualisée de "Maison de poupée" et de "Hedda Gabler" d'Ibsen


Décidément, jouer Ibsen par paire semble à la mode. Après le travail de Braunschweig à la Colline de Paris, voici celui de l’Argentin Daniel Veronese. Il associe en une soirée « Maison de poupée » et « Hedda Gabler » en les dépoussiérant d’une part importante de leur texte. Une sorte de condensé, de synthèse des œuvres, plus ou moins transposées dans notre présent. 

Il en résulte que la structure narrative de l’intrigue des pièces laisse transparaître sa filiation directe avec le mélodrame. Les préoccupations sociales de l’auteur norvégien s’effacent en partie au profit d’un affrontement perpétuel entre des humains écorchés par un destin qu’ils ne maîtrisent pas.

Ce projet n’est pas d’un accès aisé. Ceux qui connaissent les versions originelles doivent oublier ce qu’ils savent. Et il faut bien convenir que, devant la volubilité du parler espagnol des interprètes, il est parfois difficile de garder l’attention du regard à la fois sur le plateau et sur l’écran du surtitrage.

« Le développement de la civilisation à venir »

Tel est le titre qui rebaptise « Maison de poupée ». Les tensions de couple qui s’y trouvent sont expressément indiquées en référence avec le Bergman des « Scènes de la vie conjugale ». L’ambiguïté des relations tissées entre Nora et son époux se concrétise par le manège permanent de mimer les apparences d’un bonheur presque infantile alors que la femme est réduite à la sujétion d’un homme hanté par son statut social et la respectabilité qui en résulte.

Le jeu consistant à se tirer dessus avec des armes fictives par les deux conjoints est significatif. Il illustre parfaitement cette propension des protagonistes à paraître plutôt qu’à être. La violence latente passe parfois les frontières du non-dit et du non-verbal pour éclater dans l’action autrement que sous forme ludique.

L’utilisation de l’aspect physique des comédiens accentue certaines oppositions, imageant du même coup les heurts passés ou présents des couples. Un léger retrait par rapport aux sentiments suscite une sorte d’effet de distance renforçant l’impression d’étrangeté d’une représentation qui déplace Ibsen dans l’anachronisme de notre siècle.



Une paire d’Ibsen voulue anachronique

« Tous les grands gouvernements ont évité le théâtre intime »

La transposition de « Hedda Gabler » par Veronese et sa troupe établit son sens à travers une situation de mise en abime : le couple Gabler-Tesman loge en effet provisoirement dans un décor de théâtre. Quelques didascalies exprimées vocalement avec un brin d’ironie renforcent d’ailleurs cette tendance à insister sur l’effet de miroir.

La création artistique est un constituant essentiel de cette version de la pièce. Le très ambigu Conseiller Brack pianote sur le clavier de son orgue. Jorge Tesman et Ejlert Lovborg ont des ambitions littéraires que Mme Elvsedt partage en tant que co-auteure. Mais les rivalités, comme dans « Maison de poupée » se nourrissent aussi de désirs sexuels, de besoins de séduction.

À travers les hypocrisies et la duplicité des individus, et outre les questions posées au sujet de l’essence des relations entre les gens, ce qui s’impose, c’est une interrogation à propos de la réalité face à la fiction, de la lucidité face au mensonge, du vrai face au falsifié, de l’utopie face au pragmatisme. D’où la thématique annexe de l’influence de l’art sur la vie.

Les 5 acteurs adoptent un jeu plus dur. Sans doute à cause de la présence de véritables armes à feu cette fois. Mais aussi parce que l’enjeu des rivalités en vue de la notoriété est férocement similaire au fonctionnement actuel de nos mentalités formatées à la compétitivité.

Michel VOITURIER, Lille

Villeneuve d'Ascq (Lille) - Festival Next Du 24/11/2009 au 25/11/2009 à 19h00 La Rose des Vents Boulevard Van Gogh, Téléphone : 0320 61 96 96. Site du théâtre Réserver  

Tous les grands gouvernements ont évité le théâtre intime

de Daniel Veronese d'après Ibsen

Théâtre
Mise en scène : Daniel Veronese
 
Avec : Dans "El desarrollo de la civilizacion venidera" : Maria Figueras (Nora), Carlos Portaluppi (Helmer), Mara Bestelli (Cristina), Roly Serrano (Krogstad), Ana Garibaldi (Dr Rank) Dans "Todos los grandes gobiernos han evitado el teatro intimo" : Silvina Sabater (Hedda Gabler), Claudio Da Passano (Jorge Tesman), Elvira Onetto (Mme Elvsted), Fernando Llosa (Conseiller Brack), Marcelo Subiotto (Ejlert Lovborg)

El desarrollo  de la civilizacion venidera
Texte : Daniel Veronese d’après « Maison de poupée » d’Henrik Ibsen

Todos los grandes  gobiernos han evitado el teatro intimo
Texte : Daniel Veronese d’après « Hedda Gabler » d’Henrik Ibsen

Adaptations, mise en scène : Daniel Veronese

Scénographie : Daniel Veronese, à partir de la scénographie de «Budin Ingles », d’Ariel Vaccaro

Assistante mise en scène : Felicitas Luna


 

Durée : 75' + 70' Photo : © Emilio Camarin – Sergio Chiossone  

Production : Sebastián Blutrach
Coproduction : Iberescena, Proteatro, Instituto Nacional del Teatro
Production déléguée de la tournée en France : Scène nationale de Petit-Quevilly /Mont Saint Aignan
Promotion en France : Linea Directa