Ce n’est pas le rêve américain. C’est le rêve ouest européen. Côté Est, on sublime le paradis libéral qui se trouve derrière le rideau de fer. Pour rencontrer cette Europe, comme le dit la jeune dramaturge Nicoleta Esinencu, on commence par acheter des produits de là-bas. Consommation rime avec libération. C’est une histoire d’amour qui est retracée dans cette lettre : le désir, l’adoration, puis la déception et la haine. Une jeunesse qui rêve et qui finit par se prendre de plein fouet une réalité toute autre.
La scénographie est froide, un peu glauque, absurde quelque part. Les murs de briques noires du théâtre sont à nu, l’éclairage est blafard. L’action se passe juste dans un recoin de la scène, entre des toilettes et un lavabo. L’ironie du lieu choisi : des toilettes, ceux de l’aéroport. Un endroit vide et gris, un endroit de passage, où l’on ne veut pas s’attarder, un endroit qui pue.
Une métaphore de l’Europe ? De toutes les Europes vilipendées dans le texte. Celle qui n’engendre que des désillusions, la vieille Europe qui a trahi et sur laquelle la jeune fille vomit son dégoût : « Je ne sais pas comment le dire… que j’aimerais chier avec plaisir sur toute votre europe. » Mais c’est aussi l’ancienne Europe de l’Est, le pays natal, celui qui n’a pas ou plus d’identité et où « tout à la couleur et l’odeur de la merde. »
Le texte est violent, impudique, libéré de toute censure. Mais il est aussi drôle, jalonné d’un humour noir cinglant. Et tendre aussi, naïf parfois. Le jeu oscille entre ces différentes émotions. La grande proximité avec le public permet d’éviter un jeu trop théâtral au profit d’un jeu plus naturel, également renforcé par l’utilisation de micros.
Eviter la représentation
La non-théâtralité est d’ailleurs ce qui pourrait qualifier la mise en scène, qui se définirait presque sur le mode de la performance : on ne joue pas à montrer quelque chose, on le fait. La surconsommation, par exemple, souhaitée, rêvée et qui finit par écœurer. Dans le texte, elle est plutôt métaphorique mais elle survient nettement dans l’action, à des moments ponctuels, sans devenir un leitmotiv agaçant. Elle est là de manière si naturelle qu’elle en devient gênante, qu’elle nous rebute : c’est une boîte de chewing-gums avalée en cinq minutes, c’est un litre d’eau bu d’un seul trait.
Le mode performance, c’est aussi la courte durée du spectacle, comme un cri lancé de manière impulsive. C’est encore l’interaction entre le jeu et la technique sans distinction : être tour à tour comédienne et technicienne et casser ainsi les codes théâtraux.
Tout cela nous révèle une quête d’identité chez une jeunesse sans repères. Où se situer entre l’impossibilité du retour et le rêve brisé qu’offre le nouveau monde, qui, finalement, comme l’ancien n’est qu’une façade pour masquer le mensonge ? Alors, il ne reste qu’à cracher son dégoût à la face du monde dans un espace de cinq mètres carré. Et se poser la même question qu’énonce en substance Nicoleta Esinencu : qui sommes-nous dans toutes ces histoires, dans toute cette Histoire ?
Julie GALLASSE, Lille









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