Ils sont jeunes, intelligents et sûrs d’eux. Ils ont étudié à l’European Buisness School, et sont entrés de plein fouet dans la machine économique. Oubliant leur vie au nom de la rentabilité, ils manipulent l’argent et l’avenir des grosses entreprises. Voyageant entre les grandes villes et leurs chambres d’hôtels, ils sont seuls, mais appartiennent à une « grande famille » où la loi du plus fort dicte rapports et sourire forcés. Innocentes victimes et acteurs de leurs propres destins, ils sont les marionnettes d’un système qui construit leurs voix, corps et personnalités. Mais dont ils tissent aussi les fils.
Dans ce cadre de vie dicté par le travail, six jeunes diplômés s’offrent à nous. La pièce ayant été inspirée et écrite à partir du documentaire éponyme de l’Allemand Marc Bauder (2004), ce n’est plus la narration qui prime, mais un collage minutieux de témoignages, commentaires, scènes de bureaux, de recrutements et de « feed-back ». Les acteurs, effarants dans ces rôles sans doute aussi éloignés d’eux que proche du réel de tout travailleur, discourent face public, le regardent dans les yeux, bic en main, pour lui exposer une réalité aussi dénuée de vie qu’humaine, car intimement liée à la conjoncture économique qui crée des êtres obnubilés par la logique du progrès, de l’amélioration permanente, de la course à la perfection au travail.
La pièce, foyer naturaliste d'un mélange entre le théâtre et le reportage, tant dans les images diffusées que dans les propos, n’est pas la vision partiale d’artistes dénonciateurs. Même si le point de vue critique n’a besoin que de la réalité pour émerger, les personnages sont véritablement humains. Bien qu’ils s’oublient derrière une machine de guerre trop formatée pour laisser place à la conscience et à la réflexion existentielle, ils ont grandi dans la même société que nous, spectateurs, et estiment aussi, bien qu’à un degré qui les rapproche du psychotique, que « l’argent n’est pas important. Mais en avoir, ça déstresse ».
Le rire jaune de l'humour noir
À travers une mise en scène minimaliste et captivante, Françoise Bloch, artiste associée au théâtre de l’Ancre (Charleroi), interroge le monde du travail et de la finance, sans l’accabler. Devant les vidéos de grévistes bien connues de nos téléviseurs, les consultants calculent froidement. Quelques licenciements, quelques vies gâchées, et les comptes sont à nouveau bons. Ils sauvent leur peau et recommencent à sourire. Ils débouchent le champagne pour croire que leur journée n’a pas été vaine.
Devant ces bureaux et chaises qui roulent aussi vite que les quotas boursiers, le public réfléchit… Quelles questions doivent encore nous guider au moment de faire le bilan de l’équilibre entre vie privée et professionnelle ? Qui crée l’image de l’homme idéal, et à quel point devons-nous nous y conformer ? Où est l’essentiel, l’existentiel ? Quelle part d’humanité nous reste-t-il lorsqu’on choisit de coller aux exigences du monde du travail ?
La qualité de cette reproduction de morceaux de vie sur scène, outre la performance d’acteurs, est rehaussée par les jeux sur le langage : répétition, arrêts et reprises de phrases donnent un ton tout-à-fait drolatique au discours, révèle ses propres failles, ses incongruités, et souligne son importance. Finalement, le spectateur, étudiant ou adulte, rit jaune, mais intelligemment. C’est une réussite plutôt rare au théâtre, que d’offrir au public une réalité aussi noire que comique.
Julie LEMAIRE, Bruxelles











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